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“First Cow” : un nouveau regard sur l’origine de la propriété privée

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Photogramme tiré du film “First Cow”

Photogramme tiré du film “First Cow”. © Allyson Riggs/Condor Distribution

C’est sans doute l’un des meilleurs films de l’année, qui a pourtant failli ne jamais sortir au cinéma. Repoussé plus d’un an pour cause de Covid, finalement diffusé sur la plateforme Mubi puis distribué en salles à l’automne, First Cow a connu un parcours aussi chaotique que la vache qu’il filme, « première vache » arrivée par bateau dans l’Oregon des trappeurs du XIXe siècle et qui finit accrochée à un poteau au milieu de nulle part. Le film de Kelly Reichardt part de cette petite histoire pour interroger la grande : à qui est vraiment cet animal ? À l’homme qui l’a achetée, à celui qui la trait, à la société… ou à la nature ? La réponse est aussi belle que surprenante. 

 

  • Nous sommes en 1820, dans les forêts froides de la côte ouest américaine. « Cookie », surnom d’Otis Figowitz car il est cuisinier (incarné par John Magaro) fait la rencontre de King-Lu (Orion Lee). Les deux hommes ont en commun une certaine indolence qu’ils cultivent bientôt à travers les joies de la domesticité – ils vivent dans une baraque au fond des bois dont ils prennent soin comme d’un enfant. Pour gagner leur vie, Cookie et King-Lu finissent par subtiliser du lait à une vache tout juste acquise par un notable antipathique, Chief Factor. Avec cet ingrédient précieux, Cookie cuisine les meilleurs beignets de l’Oregon. Le succès ne tarde pas à arriver, puis l’argent… jusqu’à ce qu’un geste imprudent vienne mettre à mal cette entreprise.
  • Les deux amis ont-ils le droit de traire une vache qui n’est pas à eux ? En théorie, non. Malgré tout, le film vise à rendre ce vol tout sauf scandaleux. D’abord, parce que Cookie est très respectueux envers la vache. Il lui parle et la caresse doucement, de sorte qu’elle semble pleinement coopérer à la traite. Ensuite, et surtout, parce que Cookie met en valeur ce lait fermier comme personne. Ses beignets ont une qualité incomparable, qui rend le vol presque souhaitable. Kelly Reichardt prend ainsi parti pour le travail artisanal contre une certaine industrialisation de l’élevage, que le propriétaire légal de la vache souhaiterait sûrement. Cette First Cow est ainsi le contre-modèle du productivisme : la cinéaste filme ce qui aurait pu arriver si tous les capitaines d’industrie avaient été aussi raisonnables que Cookie.
  • Mais alors, comment établir qu’une propriété est légitime ? Kelly Reichardt semble ici dialoguer secrètement avec John Locke, qui a écrit un chapitre essentiel sur la propriété privée dans son Second Traité du gouvernement civil (1690). Le philosophe britannique pose les bases de ce qui deviendra le capitalisme au XIXe siècle : ce qui légitime la propriété privée, ce n’est ni un titre de noblesse ni un héritage divin, mais le travail : « Tout ce que l’homme a tiré de l’état de nature, par sa peine et son industrie, appartient à lui seul […] Le travail, qui est mien, mettant ces choses hors de l’état commun où elles étaient, les a fixées et me les a appropriées. » Locke ne fait pas que décrire un état de nature imaginaire. Il estime aussi qu’un individu qui ne fait pas fructifier ce qu’il s’est « approprié » perd tout droit dessus : « Une terre déserte et pourrissante peut devenir l’héritage d’un autre. » Chez ce philosophe chrétien, c’est en effet un devoir envers la Création divine que de la faire fructifier.
  • Locke aurait-il défendu Cookie et King-Lu ? Difficile à dire. En revanche, on peut dire que Reichardt propose une lecture nouvelle de cet état de nature, imprégnée de conscience écologique. « L’appropriation » à la Locke n’est pas un état de fait (je travaille, donc je possède), elle doit être conditionnée par la qualité de ce qui est effectivement produit. C’est une vision conséquentialiste du capitalisme, en quelque sorte : ne jamais penser qu’un droit est acquis s’il a des conséquences néfastes pour la planète. Point de vue aussi simple que révolutionnaire ! Car si nous sommes aujourd’hui prisonniers d’une crise environnementale sans précédent, c’est peut-être que nous avons manqué de la « modération » louée par Locke : « La Terre a été donnée pour l’usage des hommes laborieux et raisonnables ; pas pour être l’objet de la fantaisie ou de l’avarice des querelleurs. » Bien parlé. Quelqu’un veut un beignet ?
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