Un classique éclaire le présent

Hôpital : le grand vide existentiel

Temps de lecture : 5 min

Hôpital : le grand vide existentiel

Le service de réanimation du Centre hospitalier intercommunal de Créteil, lors de la visite de Jean Castex et d’Olivier Véran venus échanger avec le personnel soignant, le 28 décembre 2021. © Gabrielle Cézard/SIPA.

Cet article est réservé aux abonnés.

« Perte de sens » : c’est ainsi qu’un récent rapport du Sénat qualifie la situation des soignants à l’hôpital. À quoi renvoie cette expression ? Réponse avec le psychiatre allemand Viktor Frankl. 

 

Viktor Frankl est un psychiatre et philosophe autrichien influencé par Heidegger. Rescapé des camps de concentration, il enseigne sa vie durant à l’université de Vienne et est invité dans de nombreuses universités américaines après la parution de Man’s Search for Meaning (1946) – en français Découvrir un sens à sa vie grâce à la logothérapie, du nom de la méthode qu’il fonde. C’est à lui que l’on doit l’une des premières et des plus fondamentales théorisation de l’idée de « perte de sens », qu’il renomme plus volontiers « vide existentiel ». 

 

« Expérience du gouffre »

« De plus en plus de patients se plaignent de ce qu’ils appellent un “vide intérieur”, et c’est la raison pour laquelle j’ai qualifié cet état de “vide existentiel” », écrit Frankl. Ce vide, véritable « expérience du gouffre », n’est pas, en lui-même, un mal : « Le fait de lutter pour trouver un sens à sa vie, ou de se poser la question angoissante de savoir si sa vie a ou non un sens, ne constitue pas en soi un phénomène pathologique. » Mais, à l’époque moderne, il prend une ampleur dramatique. Car plus aucune instance ne semble capable de le combler. 

« Tout d’abord, par contraste avec l’animal, aucune pulsion, ni aucun instinct ne dicte à l’être humain ce qu’il doit faire, reprend Frankl. Deuxièmement, en comparaison des époques reculées, aucune convention, aucune tradition, ni aucune valeur n’indiquent à l’être humain ce qu’il devrait faire ; et le fait est que, souvent, il ne sait pas lui-même ce qu’il désire faire. » À l’heure du nihilisme, de l’effondrement des valeurs et des structures traditionnelles, la vie humaine s’est dépouillée de ses repères. L’humain, replié sur lui-même, se retrouve confiné dans les limites étroites de sa subjectivité. Ses actions sont réduites à des gestes automatiques, répétitifs. 

Cet article est réservé aux abonnés