Philo en série(s)

“HPI” : l’intelligence rend-elle rétif à l’autorité ?

Temps de lecture : 3 min

“HPI” : l’intelligence rend-elle rétif à l’autorité ?
L'actrice Audrey Fleurot, (qui interprète le personnage de Morgane Alvaro dans la série télévisée HPI) lors du 3e festival des jardins de la Cote d'Azur, le 9 mai 2021. Eric Dervaux / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP

La série télévisée HPI (pour Haut Potentiel Intellectuel) diffusée sur TF1 connaît un succès fulgurant. Depuis son lancement le 29 avril dernier, elle a rassemblé plus de dix millions de spectateurs. Elle raconte l’histoire de Morgane Alvaro (interprétée par Audrey Fleurot), mère de famille élevant seule ses trois enfants, femme de ménage et… dotée d’un « très haut potentiel intellectuel ». Elle est recrutée par la police judiciaire de Lille pour résoudre des affaires délicates. Pourtant, la jeune quadragénaire est récalcitrante à toute forme d’autorité. La série pose donc une question hautement philosophique : l’intelligence nous rend-elle rétifs à l’autorité ? 

 

  • L’autorité n’est pas un obstacle à l’intelligence. Bien au contraire, pour le philosophe grec de l’Antiquité Anaxagore, l’intelligence passe nécessairement par une soumission au noûs, le principe rationnel qui commande au Cosmos. L’individu intelligent ne peut faire autrement que s’assujettir à ce principe d’organisation du monde. La protagoniste de la série HPI affirme ainsi : « Quand je vois une énigme, je suis obligée de la résoudre, sinon je ne peux pas dormir. » Son personnage se voit pour ainsi dire contraint à se soumettre au noûs, qui devient sa seule et unique autorité. Mais cet assujettissement à un principe abstrait entre très fréquemment en opposition avec les ordres donnés par des supérieurs hiérarchiques – qui, eux, sont plutôt guidés par leurs opinions. L’intelligent ne se donne qu’un seul maître, et il n’est certainement pas humain !
  • Mais cette soumission à une raison impartiale n’est-elle pas un mythe ? C’est ce que démontre le psychologue Stanley Milgram avec sa célèbre expérience sur la soumission à l’autorité. En 1963, il demande à des volontaires désireux de participer à une « étude scientifique » et recrutés par petites annonces, d’administrer des chocs électriques d’intensité croissante à une personne inconnue, si elle répond mal à certaines questions. Les chocs sont en réalité factices, mais les sujets de l’expérience l’ignorent. L’objectif que s’est fixé Milgram, traumatisé par la soumission des Allemands à l’ordre nazi, est de mesurer le degré d’obéissance des participants à une institution reconnue – ici celle de la science – dans une société démocratique. Les résultats sont accablants : les deux tiers des participants n’hésitent pas à administrer des décharges prétendument mortelles par soumission à la figure de l’autorité scientifique. Cette expérience, reproduite de nombreuses fois avec des résultats proches de ceux obtenus par Milgram – même si l’interprétation de ceux-ci fait encore l’objet de vifs débats au sein de la communauté scientifique – semble malgré tout attester d’une soumission universelle à l’autorité, y compris parmi les « hauts potentiels », notion en vogue s’il en est. Précisément, en intégrant la police judiciaire qui est une institution, le personnage interprété par Fleurot se voit malgré lui contraint de mener les enquêtes voulues et sélectionnées ses supérieurs hiérarchiques. Morgane Alvaro ne décide pas de ce qu’elle cherche. Et même si des gags scénaristiques soulignent à quel point elle ne rentre pas dans le moule – notamment lorsqu’elle amène des chouquettes en plein interrogatoire –, elle reste dépendante des choix de l’institution policière.
  • Mais l’intelligence réside peut-être moins dans la soumission à la Raison ou à une figure d’autorité humaine ou institutionnelle, que dans une adaptation adroite aux exigences de la situation. Cette intelligence pratique exige de naviguer habilement entre les différentes formes d’autorité. La faculté de la mètis (du grec Μῆτις, soit la ruse, la débrouillardise), incarnée par la figure d’Ulysse, représente cette intelligence pratique qui permet de résoudre les situations les plus insolubles. C’est ainsi que Morgane Alvaro n’hésite pas à manipuler les pièces à convictions – ce qui est formellement interdit – pour parvenir à résoudre l’affaire plus rapidement.
  • La série, qui oscille entre comédie et polar, semble à première vue sombrer dans le cliché en présentant les « HPI » comme des personnes ingérables et hostiles à l’autorité. Mais une lecture permet de comprendre qu’il s’agit moins de montrer une mère de famille « HPI » pénible à vivre que de mettre au jour une héroïne disposant d’une grande intelligence pratique. Qui a dit que l’intelligence ne connaissait qu’une seule forme ?
Mais au fond, l’intelligence, c’est quoi ? Retrouvez ici notre grand dossier