Politique

“Il serait préférable de passer à une nouvelle République” : entretien avec Yves Sintomer

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“Il serait préférable de passer à une nouvelle République” : entretien avec Yves Sintomer

Yves Sintomer. © Didier Goupy/Signatures

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Montée de l’extrême droite, dissolution, absence de majorité à l’Assemblée nationale, incapacité à former un gouvernement : la Ve République est-elle à bout de souffle ? L’éclairage du politologue spécialiste de la démocratie Yves Sintomer.


 

Vivons-nous une crise de régime ? 

Yves Sintomer : Je pense effectivement que nous assistons à une crise du régime de la Ve République, qui s’inscrit dans le cadre plus large d’une crise de la démocratie électorale. Commençons par la crise de régime. Lorsque la Ve République a été créée, elle avait comme objectif, contre la République précédente, d’assurer une stabilité gouvernementale, de permettre une gouvernabilité accrue. Elle n’était pas très démocratique, c’est le moins que l’on puisse dire. Elle concentrait beaucoup de pouvoir entre les mains du président (plus encore à partir de son élection au suffrage direct), avec un schéma très vertical. Cela étant, elle a globalement assuré cette stabilité qu’elle promettait. Aujourd’hui, la Ve République est toujours peu démocratique. Certes, il y a eu un effort de décentralisation, mais celle-ci demeure brouillonne et faible par rapport à un pays fédéral comme l’Allemagne. On a aussi vu la montée en puissance du Conseil constitutionnel, qui joue le rôle d’un contre-pouvoir. Mais globalement, la Ve République reste un régime avec peu de contre-pouvoirs. Le Parlement est très faible en dehors des périodes de cohabitation, les autorités locales sont comparativement moins fortes que chez nos voisins et la centralisation des décisions reste trop importante. Mais l’élément nouveau est que la Ve République n’est même plus capable d’assurer la stabilité gouvernementale qu’elle promettait en « échange » de l’acceptation d’un système peu démocratique. Les avantages s’effacent, les inconvénients demeurent, voire sont renforcés avec la figure narcissique du président actuel. Emmanuel Macron est isolé. Il n’a pas derrière lui un parti qui lui permettrait d’avoir des retours de la base, des villes, des régions.

“Nous vivons la fin de l’âge d’or des systèmes représentatifs”

 

Et la crise de la démocratie électorale ?

Comme je l’ai mentionné, cette crise s’inscrit dans une crise plus large de la démocratie électorale qui n’est pas spécifique à la France. Nous vivons la fin de l’âge d’or des systèmes représentatifs. On le voit aux États-Unis, évidemment. On le voit en Allemagne, dont le régime a de plus en plus de mal à fonctionner. On le voit avec la montée de forces « illibérales » dans de nombreux pays. La légitimité du système électoral est remise en cause. Il est accusé, non sans raisons historiques, de conduire à l’accaparement du pouvoir par une élite, une oligarchie politique peu soucieuse voire franchement méprisante et hostile au « peuple ».

 

L’extrême droite semble capter mieux que les autres courants la demande de démocratie. Pourquoi ?

Il faut noter d’emblée que, sondage après sondage, manifestation après manifestation, s’exprime assez clairement une demande de plus de participation, de plus de démocratie. Mais ce n’est pas la seule demande. Il y a aussi une demande d’expertise, dont les partis sont en particulier la cible. Beaucoup de citoyens ont l’impression que les partis politiques sont incapables de mener des politiques publiques sérieuses. Mais il y a encore, me semble-t-il, une troisième demande, une demande d’autorité qui est liée à la peur du déclassement, au sentiment d’une perte de centralité du Nord global dans le jeu international, à l’inquiétude devant des évolutions culturelles qui remettent en question les traditions, etc. Alors que le sol semble, pour beaucoup, se dérober, alors qu’un sentiment de dépossession et d’impuissance se répand, les extrême droites parviennent à capter cette demande d’autorité – ce désir de retrouver un point fixe rassurant. Mais l’extrême droite a su aussi en partie capter la demande de démocratie, même si cela peut sembler contradictoire. Il est vrai que sa rhétorique « antisystème » met d’abord en avant des formes plébiscitaires de participation. Mais elle a aussi incorporé certaines demandes de démocratie directe, le référendum d’initiative citoyenne (RIC) par exemple. Les mouvements populistes d’extrême droite dénoncent l’effet déformant de systèmes politiques qui favorisent à leurs yeux les partis de l’« establishement » et étouffent la volonté populaire que ces mouvements prétendent porter. Aux États-Unis notamment, ils tirent aujourd’hui profit des nombreuses votations locales ou à l’échelle des États pour accroître leur audience et leur influence.

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