Dossier / “Que puis-je savoir de l’autre ?”

Inconnu à cette adresse

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Inconnu à cette adresse

© Anna Cabrera & Ángel Albarrán @albarrancabrera (détail)

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Cet article est issu du numéro 185 de Philosophie magazine « Que puis-je savoir de l’autre ? », en kiosque le 05 décembre 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Nous voici réunis autour de la table, en famille ou entre amis, pour les fêtes. Et surgit cette question vertigineuse, au détour de la conversation : savons-nous vraiment à qui nous avons affaire ?

 

Il a longtemps été la personnalité préférée des Français, avec son béret vissé sur la tête. Un homme pieux voué à aider les plus miséreux, une figure de la lutte contre l’exclusion. Mieux, un résistant doublé d’un député. Aujourd’hui des témoignages affirment qu’Henri Grouès, l’abbé Pierre, a aussi été un agresseur sexuel, couvert par sa hiérarchie pendant des décennies. Ces mises en accusation ouvrent un abîme inquiétant : que se cache-t-il sous le masque ? Dans un autre registre, tout aussi sordide, comment les Pelicot, mère et enfants, ont-ils pu vivre durant des années, sans se douter de rien, avec un homme aujourd’hui inculpé pour des viols collectifs sur sa femme, que l’on pensait « bon père de famille » et que l’on découvre criminel ? 

Nous connaissons bien nos proches – amis, parents, enfants, amants… – pour les fréquenter régulièrement et depuis longtemps. Nous les connaissons parfois même mieux qu’ils ne se connaissent eux-mêmes. Inversement, autrui a sur moi un regard d’extériorité que je n’ai pas. Cependant, bien connaître – les goûts, les habitudes, le caractère… – n’est pas pour autant savoir. Personne ne peut se targuer de faire la pleine lumière sur nos tréfonds – même un psychanalyste n’a pas cette ambition. Il faudrait donc beaucoup d’immodestie pour prétendre cerner un proche. Dès lors, que peut-on savoir d’autrui, de cet autre à la fois semblable et différent, qui me ressemble et qui m’échappe ? Trois conceptions de l’identité et de l’altérité dessinent autant de réponses possibles à cette question. 

 

L’autre est fondamentalement insaisissable…

La première manière d’appréhender l’autre, c’est avec lucidité, en reconnaissant qu’il demeure un étranger malgré sa familiarité et sa ressemblance. Je sais que je ne sais rien… de l’autre, pour plagier Socrate. Mais cette altérité radicale n’est pas nécessairement un danger. Mieux, elle est peut-être la première qualité d’une personne : j’apprécie en autrui son mystère préservé. Roland Barthes en fait d’ailleurs un motif de la relation sentimentale. Dans ses Fragments du discours amoureux (1977), à l’entrée intitulée « Inconnaissable », l’intellectuel écrit : « Je suis pris dans cette contradiction : d’une part, je crois connaître l’autre mieux que quiconque et le lui affirme triomphalement (“Moi, je te connais. Il n’y a que moi qui te connaisse bien !”) ; et, d’autre part, je suis souvent saisi de cette évidence : l’autre est impénétrable, introuvable, intraitable ; je ne puis l’ouvrir, remonter à son origine, défaire l’énigme. D’où vient-il ? Qui est-il ? Je m’épuise, je ne le saurai jamais. » Dès lors, poursuit le sémiologue, il ne s’agit pas de forcer l’accès à la connaissance d’autrui, plutôt de « renverser mon ignorance en vérité. Il n’est pas vrai que plus on aime, mieux on comprend ; ce que l’action amoureuse obtient de moi, c’est seulement cette sagesse : que l’autre n’est pas à connaître ; son opacité n’est nullement l’écran d’un secret, mais plutôt une sorte d’évidence, en laquelle s’abolit le jeu de l’apparence et de l’être. Il me vient alors cette exaltation d’aimer à fond quelqu’un d’inconnu, et qui le reste à jamais : mouvement mystique : j’accède à la connaissance de l’inconnaissance. »

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