Je ne me rappelle plus de demain

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Cet article est issu du numéro 127 de Philosophie magazine « L’étrange logique de la mémoire », en kiosque le 21 février 2019. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Si le passé semble nous échapper, est-ce du fait de l’accélération technologique ou plutôt parce nos perspectives d’avenir nous paraissent singulièrement rétrécies ?

À l’automne dernier, me semble-t-il, une expression étrange et nouvelle s’est transformée en ritournelle : « Je n’ai plus de mémoire ! » Un « Je n’ai plus de mémoire » légèrement effaré que j’ai entendu des dizaines de fois au détour d’une conversation qui patinait. Un « Je n’ai plus de mémoire » que je me suis surpris moi-même (vivant à Paris, exerçant une profession intellectuelle) à entonner avec un certain désarroi. Alors que, au dehors, les feuilles mortes se ramassaient à la pelle, nous nous mettions à oublier tout et n’importe quoi : l’intrigue du roman lu il y a quinze jours, le numéro de téléphone de notre mère, les paroles d’une chanson que nous avions tant de fois fredonnées ou le nom de cette ex-collègue de travail. Le phénomène n’est certes pas neuf. Fustigeant le mouvement d’accélération qui déstabilise nos sociétés, le sociologue allemand Hartmut Rosa confessait déjà en 2010 dans Accélération et Aliénation (La Découverte) : « Très souvent, je dois consulter mon agenda pour savoir si oui ou non je suis allé dans une certaine ville (pour une conférence, qui plus est). Je ne pourrais pas le dire avec ma “mémoire interne” ». Enquillant actions et expériences tout au long de journées hachées, nous manquons cette « appropriation du temps », dit Rosa, qui nous permettrait « de graver » nos souvenirs. Échapper à nos trous de mémoire passerait donc par notre capacité à in­scrire des trous dans notre agenda : en faire moins pour se souvenir plus.

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