Hors-série "S'initier à la philosophie"
Jouer avec les concepts
© Nicolas Krief
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Le philosophe est « l’ami des concepts », disait Gilles Deleuze dans Qu’est-ce que la philosophie ? Mais est-il si facile de sympathiser avec ces êtres étranges qui ont pour nom « universel », « substance » ou « aliénation » ? D’emblée, ce qui rend le concept assez rébarbatif, c’est qu’on peine à le définir. Et pour cause ! Pour parvenir à conceptualiser, il faut faire un effort mental en apparence difficile : abstraire. Mais comment abstrait-on ?
1. S’entraîner à l’abstraction
Abstraire, c’est tirer d’une série de cas ce qu’ils ont en partage et désigner cette similitude de traits communs par un même nom. Exemple : de la série « sapin, chêne, hêtre, bouleau… », on peut abstraire le concept d’« arbre ». On voit qu’un concept n’est pas engendré par extraction d’un des membres de la série : le sapin, par exemple, ne permet pas de penser les caractères communs à tous les arbres, sans quoi tous les arbres auraient des épines. Produire un concept ne revient donc pas à généraliser un exemple mais bien à créer un terme nouveau qui s’est en quelque sorte affranchi de la particularité sensible. Un concept n’est-il alors qu’un nom commun ? C’est malheureusement plus compliqué que cela. Car, en philosophie, l’abstraction tente toujours d’aller un « cran » plus haut ou plus loin : le concept d’arbre appelle ainsi un concept capable d’englober, si on ose dire, l’arbre et l’oiseau : le vivant. Et celui-ci, un concept capable de le contenir lui et son contraire : le non-vivant, ce qu’on peut appeler l’être. Ainsi, plus on s’éloigne des cas particuliers, plus on construit une sorte de monde parallèle, un monde volontiers nommé « système » mais dans lequel il n’est pas facile de se repérer au fur et à mesure que les concepts se multiplient. Autre difficulté : les concepts sont des mots. Or, dès l’Antiquité, les premiers philosophes avaient bien compris que les mots sont fragiles parce qu’ils sont le produit bancal des usages locaux, des sédimentations historiques qui en font bien souvent des « monstres sémantiques ». Songez à l’étymologie d’automobile qui associe du grec (auto) et du latin (mobile). Ainsi Platon, dans le Cratyle, dialogue qui porte précisément sur l’origine du langage, constatait avec dépit que « l’idéal serait de pouvoir aller aux choses sans les mots ». Les mots sont donc peu fiables. Mais comment s’en passer ?
2. Redéfinir les termes
Pour pouvoir philosopher, il faudrait redéfinir les termes abstraits les plus utilisés lorsque nous prétendons penser. C’est d’ailleurs ce que faisait Socrate quand il demandait à Lysis de définir l’amitié, à Hippias le beau, à Ménon la vertu… Le philosophe Alain, à la fin de sa carrière d’enseignant, disait que le meilleur exercice qu’il ait donné à ses étudiants consistait, en fin de cours, à leur proposer d’écrire, à partir d’un mot, des définitions improvisées, qui, aussitôt lues, complétées, ciselées, s’achevaient en formules puissantes sur le tableau. Qu’est-ce que le mensonge ? « Un abus de confiance. » La politesse ? « L’art des signes. » L’avidité ? « Le désir de prendre plutôt que de garder. »