Judith Butler. Sex is politics
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 90 de Philosophie magazine « La santé, c'est dans la tête ? », en kiosque le 28 mai 2015. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Dissipons d'emblée un malentendu : souvent perçue comme la pionnière de la “théorie du genre”, Butler discute au contraire ce concept, qui a déjà connu bien des interprétations avant elle et a servi aussi bien à des fins libératrices qu'oppressives.
Créé par le psychiatre Robert Stoller, le terme « genre » désignait chez lui « le sexe psychologique » et soi-disant « authentique » des individus : ce que sont et doivent être « la femme » et « l’homme ». À la suite de Beauvoir, les féministes ont soutenu que ces identités sont construites, pas naturelles : « On ne naît pas femme : on le devient. » Dès lors, le débat a tourné autour de cette question : le genre (dimension sociale et physique de la différence hommes/femmes) est-il déterminé par le sexe (dimension biologique de cette différence), ou s’agit-il d’une construction arbitraire, indépendante de celui-ci ?
Mais pour Butler, ce débat se limite à des idées reçues sur la masculinité et la féminité – à commencer par l’idée qu’il n’y aurait que ces deux genres. Ce qu’elle veut au contraire, c’est « ouvrir le champ des possibles en matière de genre ». Trouble dans le genre va donc montrer que, loin d’être des identités claires, les genres sont toujours troubles, multiples et incertains ; et que cette déstabilisante instabilité peut être une réjouissante source de trouble moral, social, politique… et érotique !
Premier acte de ce projet subversif : un bouleversement total des notions de sexe et de genre. Butler refuse l’ensemble des idées admises à leur sujet : qu’il n’y aurait par essence que deux genres et deux sexes, définis par des attributs immuables et universels ; que sexe et genre s’opposeraient comme nature et culture, ou corps et esprit… Car la réalité présente en fait une prolifération illimitée et changeante de corps, de pratiques, de brouillages inclassables (femmes viriles, hommes féminins, homosexuels, bi, drag, butch, fem, intersexes…). C’est donc au prix d’une simplification suspecte qu’on peut prétendre qu’il existe des identités stables et clairement réparties.