Le billet de Jean-Marie Durand
J’y pense et puis je lis / Octobre 2022
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 163 de Philosophie magazine « La sobriété. Pourquoi est-il si difficile de se modérer ? », en kiosque le 21 septembre 2022. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Pourquoi l’obsession pour la réparation de la Terre et le soin du vivant, prise en charge par les pensées environnementales et les théories du care, laisse-t-elle de côté « les choses », dont le romancier Georges Perec consignait dès 1965 la place centrale dans nos vies ? Pourquoi l’attention au vivant devrait-elle passer par la déconsidération des choses et des personnes qui s’en occupent ? Sommes-nous d’ailleurs capables de décrire les relations qu’entretiennent les humains et les choses ? C’est à ces grandes questions que s’attellent, dans leur essai Le Soin des choses (La Découverte, 368 p., 23 €), les deux sociologues Jérôme Denis et David Pointille, attentifs à la pratique de celles et ceux qui, dans l’ombre, pratiquent la « maintenance », soit « l’art de faire durer les choses ». Enquêtant auprès de ces invisibles (agents de la RATP, effaceurs de graffitis, réparateurs de voiture…), qui, dans leur quotidien domestique ou professionnel, luttent contre toutes les formes d’usure – effritement, dislocation, infiltration, érosion… –, les deux auteurs réintroduisent sur la scène sociale un vaste « peuple des choses ». En faisant de la fragilité matérielle une condition commune à laquelle il est crucial de se rendre sensible, Denis et Pointille déploient un authentique geste politique et philosophique. Leur livre conceptualise finement une « diplomatie matérielle » qui refuse de jouer le jeu d’un monde où la technique est toujours solide et les biens de consommation enfermés dans deux uniques états, rutilant ou obsolète. Inventif, et même poétique par sa capacité à percevoir la subversion dans des gestes banals, l’ouvrage élargit de manière féconde la réflexion sur le soin : les choses, elles aussi, méritent temps, tact et attention, car de leur durée dépend en partie la nôtre.