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“Kim Jong-un a désigné un nouvel ennemi numéro un à la place des États-Unis : la Corée du Sud”
Sur cette photo fournie par le gouvernement nord-coréen, le chef de l’État Kim Jong-un visite une base aérienne dans une ville inconnue de Corée du Nord, le 30 novembre 2023. © Korean Central News Agency/Korea News Service via AP/Sipa
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Pour la spécialiste du royaume ermite Juliette Morillot, co-autrice avec Dorian Malovic de La Corée du Nord en 100 questions. L’obsession nucléaire (Tallandier, 2024), Pyongyang a désigné la Corée du Sud comme son nouvel ennemi numéro un, à la place des États-Unis. Pour la première fois, l’horizon de la réunification d’un peuple déchiré par la guerre disparaît. Et la force nucléaire, elle, peut désormais être utilisée de façon préventive.
Que révèle l’intensification actuelle des essais balistiques en Corée du Nord ?
Juliette Morillot : Ces essais n’ont rien de nouveau. L’Occident a toujours été incrédule : pendant des années, les experts ont répété que les Coréens du Nord n’étaient pas capables d’avoir l’arme nucléaire. Quand ils ont lancé des missiles intercontinentaux, on nous disait que ces derniers n’étaient pas capables d’entrer dans l’atmosphère. Six essais nucléaires plus tard, on s’étonne encore. Et aujourd’hui, la Corée du Nord ne cesse de perfectionner son arsenal de missiles. Ce programme lancé sur l’initiative de Kim Il-sung [le grand-père de Kim Jong-un, fondateur et dirigeant de la Corée du Nord jusqu’à sa mort] remonte au lendemain de la guerre de Corée, alors que le pays avait été menacé à deux reprises de frappes nucléaires par les États-Unis. Les bombardements américains en Corée du Nord ont été massifs, des villes majeures ont été rasées de la carte, d’innombrables villages passés au napalm. Le souvenir de cette guerre, qui hante toujours la population, est au cœur de l’idéologie. Un proverbe coréen résume bien cela : « Quand les baleines se battent, les crevettes ont le dos rompu. » La petite péninsule coréenne n’a fait que souffrir des confrontations des géants entre la colonisation japonaise et les invasions mandchoues ou encore mongoles. Tout cela est à l’origine du juche (주체사상), une idéologie développée par Kim Il-sung qui constitue encore le socle du régime nord-coréen.
“La Corée du Nord ne veut pas dépendre d’autres armées comme la Corée du Sud, où 30 000 soldats américains sont massés près de la zone démilitarisée”
De quoi s’agit-il ?
Dès le XIXe siècle, le juche exprimait une pensée née en réaction à l’un des concepts majeurs du confucianisme, le sadae juui (사대주의), qui désigne la soumission traditionnelle au puissant : le sujet face à son roi, mais aussi la Corée face à la Chine, face aux puissances occidentales. Si ce concept a forgé une volonté de survie et de défense au niveau national, et s’il s’est aussi incarné dans la politique de Kim Il-sung qui a démantelé une société de castes dominées par les propriétaires terriens, les Nord-Coréens restent malgré tout très imprégnés par un néo-confucianisme séculaire, présent au nord comme au sud du 38e parallèle. Cela se manifeste partout, dans la langue, les comportements, l’obéissance à la hiérarchie. Cette rigide structure confucéenne a permis au socialisme de s’implanter plus solidement encore. Le juche repose sur trois piliers : d’abord le jaju (자주), l’indépendance politique et diplomatique, soit l’égalité totale avec les nations étrangères, le respect de l’intégrité territoriale, la non-intervention et l’indépendance nationale. La Corée du Nord s’oppose aux États-Unis mais ne veut pas plus obéir aux ordres de Pékin ou de Moscou. Toutefois, ce jaju ne peut être atteint que si au préalable l’autosuffisance économique, le jarip (자립), a été réalisée. Vient enfin l’autonomie militaire, le jawi (자위), elle-même garante du jaju. La Corée du Nord ne veut pas dépendre d’autres armées comme la Corée du Sud, où 30 000 soldats américains sont massés près de la zone démilitarisée.