Le décryptage
La fumée de la révolte
Cet article est issu du numéro 147 de Philosophie magazine « Liberté, égalité, identités - Comment reconnaître nos différences ? », en kiosque le 18 février 2021. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
> 3,9 millions de consommateurs de cannabis en France
> Dont 1,2 million de consommateurs réguliers
> 568 millions d’euros
Montant annuel des dépenses publiques liées à la lutte contre le cannabis en France
> 200 euros
Montant de l’amende en cas d’arrestation pour consommation de cannabis
> 3,2 milliards d’euros
Montant annuel estimé du trafic de cannabis en France
> Parmi les Français âgés de 18 à 54 ans, 45 % en 2017 contre 42 % en 2014 déclarent avoir déjà consommé du cannabis
> 50 % à 75 %
Part des achats effectués sur un marché licite en cas de légalisation en France
> 240 à 360 millions d’euros
Produit estimé des taxes perçues par l’État en cas de légalisation
Faut-il légaliser le cannabis ? Oui, affirme le think-tank GenerationLibre qui vient de faire paraître un état des lieux des effets des politiques répressives sur la consommation de cette substance en France. Les arguments du groupe de réflexion sont essentiellement économiques : l’État dépense des sommes considérables – 568 millions d’euros par an – dans des politiques répressives qui se révèlent particulièrement inefficaces. « La France est à la fois le pays le plus répressif d’Europe et celui qui en consomme le plus », note Maxime Sbaihi en introduction. La tendance est même à la hausse : le nombre d’interpellations annuelles pour usage de stupéfiant a été multiplié par 50 depuis les années 1970. Aux yeux de GenerationLibre, la légalisation permettrait non seulement de réduire les dépenses publiques et de soulager les policiers surchargés, mais aussi de renflouer les caisses : entre 240 et 360 millions d’euros. Quant aux risques, les expériences de légalisation à travers le monde indiquent qu’ils sont faibles : ainsi, dans l’État de Washington, la légalisation a conduit à une hausse de la consommation de 28 % sur la période 2013-2017. Un chiffre comparable à la tendance américaine globale sur la même période : + 23,5 %. En parallèle, les vols ont diminué de 20 % et les viols de 30 %.
Qu’est-ce qu’on attend alors ? C’est que le problème n’est pas seulement économique. Comme l’explique Walter Benjamin dans Sur le haschich (notes écrites entre 1927 et 1934 ; trad. fr. Christian Bourgois, 2011), la question est profondément politique. Le cannabis offre « un état de connexion amplifiée avec le monde et avec les autres humains », écrit-il. « Rien de la personne ne subsiste plus que la capacité illimitée, et souvent la propension illimitée, à se mettre à la place de tous les autres dans le cosmos, y compris tous les animaux, tous les objets inanimés. […] Cet aperçu n’est-il pas, parce qu’il se fonde sur la solidarité entre les hommes, profondément politique ? » Comme l’ajoute le philosophe, « l’intoxication est liée à la raison et à sa lutte pour la libération ». S’étonnera-t-on alors que l’État résiste à la « conscience révolutionnaire » qui mature dans les appartements enfumés ?