La lettre du vendredi

La part des choses

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“La Part des choses” est le titre mystérieux de l’exposition consacrée au photographe belge Harry Gruyaert

“La Part des choses” est le titre mystérieux de l’exposition consacrée au photographe belge Harry Gruyaert. © “États-Unis, Banlieue de Las Vegas”, 32x48 cm, 1982 © Harry Gruyaert/Magnum Photos

« “Faire la part des choses”. L’été y aura peut-être participé, avec ses temps morts, ses lectures, ses discussions amicales et ses moments d’introspection. Je ne doute pas que la rentrée saura mettre à profit ces réflexions tempérées pour prendre les bonnes décisions et faire les bons choix… Mais au fond, que signifie “faire la part des choses” ? Voici la question qui m’est venue en visitant une exposition durant la “pause” estivale.

La trêve, je l’ai largement écoulée à Paris à ne rien faire – mais le plus artistiquement possible ! J’ai peu médité mais lu et écumé les musées. Le BAL niché dans une impasse pas très loin de chez moi, présente actuellement un artiste que j’aime beaucoup : Harry Gruyaert. La Part des choses est le titre mystérieux de la belle exposition consacrée à ce photographe de l’agence Magnum, reconnaissable à ses clichés colorés, immortalisant le quotidien, urbain souvent, toujours frappant. Les quatre-vingts tirages accrochés ici ont été réalisés entre 1974 et 1996 grâce à la technique dite du Cibachrome, réputée pour son “acutance” – la qualité du détail – et l’intensité de ses couleurs. La scénographie faite de grands aplats orange, bleus, roses, met en valeur ces fragments de vie : un enfant qui dévale une rue sur un tricycle vert dans une banlieue de Las Vegas, des passants en Irlande, des instants volés en Belgique, au Maroc ou au Japon. En Russie, une femme en bleu, de dos dans le hall d’un hôtel, avec un bouquet de fleurs sèches au premier plan, semble figée dans une nature morte. “Je me jette dans les choses pour éprouver ce mystère, cette alchimie : les choses m’attirent et j’attire les choses”, affirme Harry Gruyaert, qui parvient effectivement à emporter avec lui un moment de la réalité. N’est-ce pas l’art particulier de la photo, son alchimie, que de saisir cet instant décisif qui en révèle la vérité au regardeur ? “La réalité, selon Harry Gruyaert, ressemble à un collage de Picasso dont les éléments n’étaient pas faits pour être mis ensemble, mais qui, soudain juxtaposés, signifient et disent quelque chose qui était insaisissable avant.”

Est-ce finalement cela, prendre sa part des choses ? Moins tendre mollement vers le moyen terme qu’adopter une posture “critique” comme on dit du regard, de l’esprit et des moments cruciaux, où il faut savoir déclencher ! Harry Gruyaert, dans une précédente rétrospective organisée en 2015 à la Maison européenne de la photographie disait ainsi: “Il s’agit d’une vraie bagarre avec la réalité, une sorte de transe pour enregistrer une image ou peut-être tout manquer.” En grec, le mot kritikos (κριτικός) désigne ce qui est “capable de discernement”. Il dérive du verbe krinein, “séparer”, “décider”, “passer au tamis”, qui a également donné “crise”, le moment du choix décisif. Des penseurs antiques jusqu’au pédagogues contemporains, cet exercice critique, consistant à se “bagarrer” avec la réalité, désigne aussi un programme philosophique. Le philosophe John Dewey promeut ainsi la “pensée critique”, qu’il définit non comme une activité purement spéculative mais comme une relation au monde fondée sur “l’examen actif, persistant et attentif de toute croyance ou forme supposée de connaissance à la lumière des motifs qui la soutiennent et des conclusions ultérieures auxquelles elle tend”. Cette démarche d’élucidation pragmatique implique la multiplication des points de vue et l’attention portée aux faits – c’est ainsi qu’on prend sa part au monde – pour en tirer un jugement fondé sur l’expérience, une vérité révélée au terme d’une enquête. Des qualités de photo-reporter ? »

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