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La philosophie japonaise des cerisiers en fleur

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La philosophie japonaise des cerisiers en fleur

© Vladimir Haltakov/Unsplash

« Nous craignons une soudaine augmentation des infections si davantage de gens sortent, ce qui est le cas chaque année avec le hanami », la fête des cerisiers en fleur, déclarait récemment Norio Ohmagari, membre du Centre national du Japon pour la santé et la médecine. Vue de France, l’inquiétude peut sembler farfelue : qui braverait les mesures sanitaires pour aller contempler des arbres en fleurs, si beaux soient-ils ? C’est méconnaître l’importance du hanami à l’autre bout de la planète. Pour le penseur japonais Tetsurō Watsuji (1889-1960), si les Japonais tiennent tant à ce rituel printanier, c’est qu’il dévoile un trait essentiel de la condition humaine : l’appartenance originaire de chaque culture à un milieu naturel donné.

 

  • Pourquoi les Japonais sont-ils si attachés à la coutume du hanami ? Tetsurō Watsuji en donne l’indice dans son ouvrage, Fūdo (traduit en français par A. Berque et paru en 2011 chez CNRS Éditions sous le titre de Fûdo, le milieu humain) : « Nous nous découvrons nous-mêmes […] dans la joie au sein du vent qui disperse les fleurs », écrit-il. Aux yeux du philosophe japonais, il n’y a pas, d’un côté, la splendeur éphémère des cerisiers en fleurs et, de l’autre, l’individu qui subirait cette fascination : en deçà de toute distinction entre le sujet et l’objet, entre le soi et le monde extérieur, l’homme s’éprouve lui-même en tant qu’il est aux prises avec son milieu de vie singulier (le fûdo en question). Avant tout repli sur soi, l’homme est un être « sorti au-dehors », exposé au monde : il s’appréhende comme un individu-transi-de-froid, terrassé-par-la-chaleur, ou émerveillé-par-la-floraison-printanière.
  • Certaines de ces expériences fondamentales sont particulièrement universelles (le froid, par exemple). D’autres, cependant, sont caractéristiques d’une « contrée », de « ses sols, son relief, ses paysages. » C’est le cas, en l’occurrence, des cerisiers, omniprésents au Japon. De ces spécificités découle la singularité de « l’entente propre » que l’homme a de lui-même. Et qu’il partage avec ses amis, ses proches, ses voisins. « La structure du “sortir au-dehors” existe aussi comme un sortir-dans-les-autres-Moi » : nous sommes originellement reliés aux autres par une expérience commune du milieu qui est le nôtre. Et c’est cette immersion dans la singularité d’un milieu naturel qui caractérise, le plus profondément, une culture, une communauté de vie.
  • Inutile de parler de déterminisme : chaque culture invente, librement, différentes manières de cultiver le lien originaire qu’elle a avec son milieu. En construisant des maisons adaptées au climat pour se prémunir du froid et des vents, par exemple. Ou en instituant des rituels, des coutumes qui exaltent la joie que procurent certains phénomènes naturels. À propos des cerisiers, Watsuji écrit ainsi : « Nous invitons des amis à aller les voir, ou nous buvons et dansons en bonne compagnie sous les fleurs. C’est dire que dans notre avoir-trait au paysage de printemps, toutes sortes de moyens d’en jouir sont mis en œuvre individuellement et socialement. […]  L’entente propre (自己了解, jiko ryōkai) dans le milieu apparaît littéralement comme une découverte de ces moyens. »
  • La passion des Japonais pour les cerisiers en fleurs n’a rien, en ce sens, d’une lubie. Sans doute avons-nous du mal à la comprendre parce que, selon Watsuji, la modernité occidentale s’est efforcée d’abstraire l’individu de son environnement. Le hanami est l’occasion de redécouvrir le lien ordinaire que nous entretenons avec la contrée que nous habitons, et qui définit qui nous sommes individuellement comme collectivement.
Découvrez le “fûdo”, la notion centrale de la pensée de Watsuji 
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