Intelligence artificielle

La voix de Scarlett Johansson lui appartient-elle ?

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La voix de Scarlett Johansson lui appartient-elle ?

Cannes, le 23 mai 2023. L’actrice américaine Scarlett Johansson lors de la 76e édition du Festival de Cannes. © Frantz Bouton/Maxppp

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L’actrice Scarlett Johansson accuse OpenAI, l’entreprise à l’origine de ChatGPT, d’avoir reproduit sa voix à son insu. Mais sa voix lui appartient-elle ? Pistes de réponses avec les philosophes Jacques Derrida, Jean-Jacques Rousseau et Jacques Ellul…


Commençons par une petite expérience de pensée : un jour, vous déclinez l’offre d’un des géants de la « tech », qui souhaite donner votre voix à son nouveau logiciel d’intelligence artificielle. Vous découvrez quelques mois après, que l’entreprise a quand même décidé de copier votre voix, outrepassant votre accord. Comble de l’ironie : vous avez joué dans un film – Her (de Spike Jonze, 2013) – qui visait entre autres à dénoncer les désillusions causées par la présence d’une « voix » artificielle.  

Cette histoire, qui sera sans doute bientôt banale, est pour l’instant celle de l’actrice Scarlett Johansson. Celle-ci s’est dite « choquée, en colère et incrédule », lorsqu’elle a entendu son calque vocal dans la dernière version de ChatGPT. Cela doit en effet être une expérience plutôt troublante que d’entendre sa propre voix émettre des mots que l’on n’a jamais prononcés. Si le trouble de l’actrice – et sans doute de toute autre personne faisant cette expérience – est si grand, c’est que nous estimons que notre voix est à nous : qu’elle nous appartient plus intimement que toutes nos possessions matérielles. 

 

Mon corps, ma voix 

Cette impression que notre voix nous est éminemment personnelle vient d’abord d’un phénomène purement corporel : on s’entend de l’intérieur, par l’intermédiaire des os du crâne et de la mâchoire. Cela crée une impression d’intimité avec soi-même, que Jacques Derrida appelle le « s’entendre-parler ». C’est cette faculté qui nous donne le sentiment que notre voix est consubstantielle à notre individualité la plus profonde. « Mes paroles sont “vives” parce qu’elles semblent ne pas me quitter : ne pas tomber hors de moi, hors de mon souffle, dans un éloignement visible : ne pas cesser de m’appartenir, d’être à ma disposition », écrit le philosophe dans La Voix et le Phénomène (1967). Si l’on définit ainsi la voix comme ce qui nous est de plus propre, comme une « intimité de la vie à elle-même » poursuit Derrida, on comprend la colère de Scarlett Johansson, dont la voix a été pour ainsi dire « volée » par OpenAI. L’expérience de l’actrice est bien celle d’une dépossession : sa voix, « tombée » hors d’elle-même, a cessé de lui appartenir. 

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