Un grand concept expliqué

La “volonté de puissance” chez Nietzsche, c'est quoi ?

Temps de lecture : 4 min

La “volonté de puissance” chez Nietzsche, c'est quoi ?

Friedrich Nietzsche par Edvard Munch ( Détail). 1905. Oslo, Kommunes Kunstsamlinger Munch-Museet © ©NPL/opale

« Partout où j’ai trouvé quelque chose de vivant, j’ai trouvé de la volonté de puissance », écrivait Friedrich Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathoustra (1883). C’est dire la place centrale qu’occupe ce concept dans la pensée du philosophe allemand. S’il peut paraître intuitif de prime abord, il est en réalité d’une grande complexité et fait l’objet de nombreux contresens.


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Ni soif de supériorité, ni volonté consciente

Volonté de puissance : l’expression semble parler d’elle-même. Elle serait synonyme d’appétit de pouvoir et désignerait la tendance naturelle à chercher la supériorité – qu’il s’agisse de pouvoir politique ou d’autorité professionnelle, par exemple. Mais Nietzsche se défend d’une telle simplification de son concept. Pourquoi ? Parce qu’elle fait – à tort – de la puissance un bien concret et extérieur à la volonté (gloire, richesse, influence…). Le philosophe allemand propose une définition bien plus complexe du concept en question. La volonté de puissance est selon lui une pulsion qui ne vise pas un objet extérieur à elle, mais son propre accroissement, sans cesse et par tous les moyens. Autrement dit, la volonté de puissance n’est pas volonté d’avoir de la puissance, mais « volonté de volonté » : c’est la force vitale qui cherche à croître, à s’intensifier.

“La volonté de puissance est-elle une sorte de ‘volonté’ ? Cela veut-il dire quelque chose comme désirer ? ou commander ? ma thèse est que […] cette volonté n’existe absolument pas”Friedrich Nietzsche

Peut-on affirmer que cette recherche d’une force de vivre plus intense procède d’un désir conscient, d’un vouloir ? Là encore, les choses sont plus compliquées. Car Nietzsche récuse l’existence d’une volonté comprise comme faculté réfléchie de se diriger au moyen du libre arbitre. « La volonté de puissance est-elle une sorte de “volonté” ? Cela veut-il dire quelque chose comme désirer ? ou commander ? ma thèse est que […] cette volonté n’existe absolument pas », lit-on dans les Fragments posthumes (XIV, 1888-188). Pour caractériser la volonté de puissance, le philosophe préfère parler d’un « instinct de croissance », c’est-à-dire d’un processus infra-conscient et naturel. De telle sorte qu’il est impossible pour le vivant de ne pas chercher à s’augmenter. Ni soif de supériorité, ni vouloir conscient, la volonté de puissance se définit en somme comme une pulsion d’accroissement de la force, indispensable à la perpétuation du vivant.

 

Se surmonter soi-même

Reste à comprendre comment se manifeste cette « force » dont parle Nietzsche. Exercer sa volonté de puissance, nous dit le philosophe allemand, c’est être capable de s’exposer à ce qui pourrait nous tuer et le dépasser. À rebours du « phtisique Spinoza » qui prône une mortifère « conservation de soi » (Gai Savoir, §349), Nietzsche explique que le mouvement fondamental de la vie consiste en la recherche d’obstacles à surmonter. « La volonté de puissance ne peut se manifester qu’au contact de résistances », écrit-il.

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Il s’agit de provoquer la lutte afin « d’incorporer », d’absorber la force de l’obstacle qui aurait pu nous détruire. Aux yeux de Nietzsche, la maladie, le sport extrême (alpinisme), ou les expériences de pensées périlleuses sont autant d’occasion de se développer. Raison pour laquelle le philosophe a cette formule célèbre dans le Crépuscule des Idoles : « Ce qui ne me tue pas me rend plus fort. »

 

Tout est volonté de puissance

Déclarer, comme le fait Nietzsche, que toutes nos actions et pensées se ramènent à une logique d’accroissement de la force constitue un renversement majeur. C’est ainsi dévoiler l’origine pulsionnelle et le caractère égocentré de nos comportements, y compris ceux présentés comme neutres ou moraux. Pour le philosophe en effet, la recherche de la vérité, l’altruisme ou la pitié ne sont que des expressions sophistiquées du « vouloir-devenir-plus-fort » qui anime toute vie.

Pour autant, poser que tous nos comportements découlent de la volonté de puissance ne revient pas à dire qu’ils se valent, loin de là. Chacun exprime, pour Nietzsche, un degré spécifique de puissance. C’est-à-dire – selon une métaphore médicale courante chez le philosophe – un état de santé ou de maladie de la volonté.

“À l’aune du concept de volonté de puissance, c’est à une réévaluation de tout l’agir humain que procède Nietzsche”

 

Ainsi la pitié sera-t-elle dénoncée comme sentiment pathologique, au motif qu’elle conduit à se repaître du malheur et à diffuser la faiblesse. Tandis qu’à l’inverse, l’activité artistique, en tant que création ininterrompue de formes nouvelles et originales, sera perçue par Nietzsche comme signe de vitalité de la volonté de puissance. C’est en fait à une réévaluation de tout l’agir humain, à l’aune du concept de volonté de puissance, que procède le philosophe allemand. Mais pourquoi Nietzsche se prête-t-il à un tel exercice ?

 

Des implications problématiques

Pour pouvoir in fine sélectionner en toute conscience les meilleures valeurs – celles susceptibles de faire advenir des hommes plus intrépides et clairvoyants en Europe. Un projet qui a suscité des débats philosophiques importants… puisque Nietzsche réserve cette élévation à une certaine élite. Seuls peuvent y prétendre « les esprits libres » ; ces hommes en accord avec l’élan créateur de la volonté de puissance, capables de s’augmenter sans fléchir devant les obstacles ou la peur.

Le philosophe souhaite préserver cette « aristocratie » à tout prix. À tel point qu’il invite les « forts » qui actualisent leur volonté de puissance à s’écarter et à se protéger du « troupeau » « des faibles ». Par cette expression, Nietzsche désigne la majorité des hommes, englués dans les normes communément admises, et hostiles à quiconque tente de s’en départir. Cette politique inégalitaire, critiquable en elle-même, fait par ailleurs l’objet d’interprétations erronées. D’aucuns déclarent que Nietzsche justifie le déchaînement de violence ou l’eugénisme – interprétations dont le philosophe s’est toujours défendu.

Si le concept de volonté de puissance ouvre une nouvelle façon d’interpréter l’agir humain, il sert aussi de fondement à une politique inégalitaire, et demeure controversé à ce titre. Il est donc essentiel d’en saisir la signification, autant pour profiter de sa richesse philosophique, que pour réfléchir à ses implications problématiques.