L’alter égal
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Cet article est issu du numéro 13 de Philosophie magazine « 13 - octobre 2007 », en kiosque le 27 septembre 2007. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
L’amitié, loin d’être une reconnaissance de soi en l’autre, relie des êtres profondément dissemblables. Elle se construit sur la délicatesse des relations et fuit la familiarité. Acceptation de soi-même autant que d’autrui, elle est un lien qui résiste aussi à la mort.
À quoi tient l’amitié ?
– À une rencontre.
– Au hasard bienheureux qui trompe la solitude ?
– Pas exactement. La solitude est incurable, et si l’amitié suspendait la douleur d’être seul, elle serait seulement égoïste.
– À une communauté de vues, alors ? la découverte de son semblable ?
– Pas davantage : l’âme sœur n’est pas un jumeau, l’amitié n’est pas la recherche de l’identique, où naissent les foules, qui fait de l’autre un miroir et de soi-même un reflet : quand deux « amis » se présentent comme tels au motif qu’ils ont « tout en commun », c’est, le plus souvent, que l’un est sous la domination de l’autre.
– Est-ce donc, comme dit La Rochefoucauld, « l’intérêt seul qui produit notre amitié » ?
– Au contraire. L’amitié n’a pas de prix car elle est gratuite. Si elle n’était que « le commerce où l’amour-propre se propose toujours quelque chose à gagner », Philinthe n’aimerait pas Alceste, il suffirait, pour être amis, de se répartir les tâches, et le grand Nietzsche ne se serait pas fâché avec le petit Wagner qui, pour toute amitié, lui ordonnait de travailler à la gloire de ses propres œuvres. Seuls les égaux supportent d’être différents : aucun seigneur véritable n’est l’ami d’un parasite. L’échange sans calcul interdit d’avoir besoin de l’autre : l’amitié, ce communisme à deux, est impossible entre un donateur coupable et son débiteur ingrat. Comme dit Platon, « seul l’homme bon peut avoir des amis, mais si un homme est bon, il n’a aucun besoin d’amis ».