Lexique
La trace de l’infini
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Cet article est issu du numéro 28 de Philosophie magazine « 28 - avril 2009 », en kiosque le 26 mars 2009. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
La « philosophie première », chez Levinas, est indissociable de l’éthique. Élaborée dans le face-à-face avec le visage d’autrui, elle impose une responsabilité infinie à l’égard de celui-ci. Cette épreuve de l’altérite conduit également à renouveler l’exigence de justice entre et parmi les hommes.
L’éthique
Levinas présente l’éthique comme la « philosophie première ». À vrai dire, cette expression est en partie trompeuse. Car l’éthique, selon Levinas, est une pratique qui se situe et s’éprouve « avant » toute philosophie conçue comme un questionnement rationnel se déployant dans le langage. En outre, cette pratique n’est en rien ce que la philosophie grecque nous a légué sous le nom d’« éthique ». Les Grecs envisageaient l’éthique comme la quête de la vie bonne, la recherche des règles permettant le bonheur individuel et assurant le « séjour commun » parmi les hommes. Levinas rompt avec cette conception en renversant les perspectives : l’éthique est désormais un mouvement et une épreuve, l’épreuve de la mise en question de ma subjectivité et de mes pouvoirs par l’exposition à la vulnérabilité d’autrui. Cette vulnérabilité est si radicale qu’elle se meut en une interpellation de moi-même par l’Autre. L’éthique est ainsi l’épreuve de la responsabilité infinie pour autrui. Elle est nécessairement vécue à la première personne – c’est moi qui suis exposé à autrui – et dans une relation de face-à-face avec lui.
L’éthique est donc bien la « philosophie première », et même « première » par rapport à toute philosophie dans la mesure où celle-ci ne se comprend qu’à partir de l’éthique comme ouverture à l’Autre. C’est cette ouverture qui décèle la dimension du sens. Il convient néanmoins d’éviter une interprétation malheureuse : « première », dans l’expression « philosophie première », ne renvoie pas, ainsi que c’est habituellement l’usage, à un fondement assuré. L’épreuve d’autrui défait toute certitude, tout fondement substantiel de la pensée et de l’existence. Loin d’être rassurante, elle est traumatisante en ce qu’elle ébranle mon être et l’être tout entier. L’éthique est au-delà de toute ontologie (au sens d’une connaissance du réel), elle me livre à l’« autrement qu’être ».
Autrui
Si l’éthique est l’épreuve de la convocation impérative par autrui, autrui est et n’est que cette convocation. Autrui est « l’autre absolument autre », l’Autre en tant qu’il n’est plus relatif au Même, au semblable (Totalité et Infini). Autrui ne se laisse capturer en aucune catégorie. Il ne peut même pas être défini substantiellement, comme un « être de raison », par exemple. Selon Levinas, il n’est en aucune manière pertinent de penser qu’autrui et moi-même sommes deux individus appartenant à un même genre ou partageant une même essence. Car autrui consiste tout entier en une remise en cause de ces schémas de compréhension liés à l’exercice de la pensée ; en tant que tel, autrui excède mes pouvoirs, et c’est ce qui m’oblige à m’effacer devant lui, à en prendre soin. En cela, autrui est la manière concrète dont le sens ou l’Infini s’annoncent dans le monde, sans cependant s’y laisser identifier comme une chose que l’on pourrait manipuler ou un objet que l’on pourrait connaître.