Esthétique
L’Art nouveau ou l’idéal d’œuvre d’art totale
Georges Fouquet, devant de corsage « Serpent de mer ». Or, émail, émeraudes, perles 1901. Tokyo, Collection Albion Art. Photo Tsuneharu DOI. © Albion Art Institute, ADAGP, Paris, 2023.
Broche de cou Sylphide, 1900, René Lalique. Or jaune, émail, diamants. Collection privée. Photo Tsuneharu DOI. © Albion Art Institute.
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Deux expositions sont actuellement consacrées à l’Art nouveau : l’une à l’École des Arts Joailliers, à Paris, l’autre au musée du Verre François-Décorchemont, à Conches-en-Ouche, dans l’Eure. L’occasion d’explorer la philosophie de ce mouvement esthétique qui, entre 1880 et 1914 gagne toute l’Europe.
Qu’est-ce que l’Art Nouveau ? Pour le comprendre, il faut commencer par revenir aux sources de ce mouvement pluriel qui, d’un pays à l’autre, prend des formes et des noms divers. Ses prémisses émergent, notamment, en Angleterre, avec le mouvement Arts and Crafts porté par le critique d’art John Ruskin et l’artiste et théoricien William Morris. Le mouvement est d’abord une réaction contre les développements de la société industrielle, et notamment contre le déversement de ses produits manufacturés. Ces produits, tous identiques les uns aux autres, produisent, selon ces artistes, un enlaidissement du monde, une perte de richesse des formes que l’homme rencontre autour de lui. « À présent tout ce qui est produit de main humaine est d’une laideur patente », écrit Morris dans Art Under Plutocracy (1884). Seul perdure tant bien que mal, au titre des productions esthétiques, le domaine des beaux-arts, alors recroquevillé sur lui-même. Toutes les autres productions sont asservies à une exigence de rentabilité qui expurge au maximum l’ornement. « L’éthique du commerçant […] le pousse à donner aussi peu que possible au public et à prendre autant qu’il peut de lui », là où « l’éthique de l’artiste l’invite à mettre tout ce qu’il peut de lui dans tout ce qu’il crée » (William Morris, L’Art et l’Artisanat, 1889).
Contre l’aliénation de l’humain et de la création
Le règne de ces « ersatz », aussi vite remplacés qu’ils sont achetés, coïncide en même temps, du point de vue de leur réaction, avec l’émergence d’un mode de production aliénant. L’homme qui « crée » se contente d’appliquer des standards, des procédures, des règles formelles qui coupent court à toute expression de la fantaisie et de l’imagination, à toute actualisation de la liberté dans la matière. Et cette aliénation de la création entrave le « développement humain ».