Présidentielle argentine
Le “despecho” ou l’orgueil blessé des Argentins
Buenos Aires (Argentine), le 19 novembre 2023. Les partisans du nouveau président argentin Javier Milei après la fermeture des bureaux de vote, lors du second tour de l’élection présidentielle. © Tomas Cuesta/Getty Images South America/Getty Images/AFP
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Pour comprendre l’élection du démagogue Javier Milei à la tête de l’Argentine, nous avons demandé à la philosophe Audrey Jougla, qui y a vécu et travaillé plusieurs années et continue d’entretenir des rapports étroits avec le pays, de nous expliquer les sentiments mélangés des Argentins, entre expérience du déclassement et orgueil blessé d’une grandeur perdue. À la lire, on comprend mieux comment la tentation de l’aventure a pu se saisir de tout un pays.
L’élection présidentielle argentine retentit paradoxalement comme une surprise avec un air de « déjà-vu », comme aiment le dire en français les Argentins. Rapidement comparé à Donald Trump ou Jair Bolsonaro, le futur président [élu dimanche soir avec 55,7% des voix] Javier Milei, ultralibéral et antisystème, est assimilé à l’extrême droite. Dans ce pays ayant subi une dictature militaire d’extrême droite, qui prit fin il y a 40 ans, en 1983, et dont le travail de mémoire reste récent et douloureux, ce vote ne manque pas de surprendre.
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Le contexte économique ne saurait à lui seul l’expliquer : ce serait ignorer les soubassements psychologiques propres au pays de la psychanalyse et de la nostalgie.
Pour avoir vécu et travaillé plusieurs années en Argentine – puis avec un Argentin –, certains traits saillants de l’identité argentine me sont apparus éclairants pour cerner ce revirement politique.
“El granero del mundo” ou l’imaginaire d’un pays foisonnant mais bradé
À votre arrivée à Buenos Aires, il faudra peu de temps avant que l’on vous vante la richesse et les avantages de cette terre australe et lointaine, comme pour devancer d’éventuelles critiques que vous pourriez formuler sur l’état de délabrement des infrastructures ou les signes extérieurs de pauvreté. « Ici, on a tout : toutes les ressources naturelles, tous les climats et tout l’espace ! », m’avait confié un chauffeur de taxi, spontanément.