Pollution de l’air
Le grand enfumage atmosphérique. De Lucrèce à Michel Serres et Ulrich Beck
Vue de la ville de Lyon (69), en direction du sud-est depuis les hauteurs de Fourvière, lors d’un épisode de pollution aux particules, le 23 février 2018. © Konrad K./Sipa
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La quasi-totalité des Européens respire un air de mauvaise qualité, indique une étude récente de l’Agence européenne pour l’environnement. Si la pollution de l’air devient de plus en plus un enjeu du débat public, sa perception reste ambivalente : aux fumées noires des usines a succédé, comme le dit Ulrich Beck, un « royaume des ombres » fait de micro-particules invisibles.
96% : c’est la proposition – considérable – des habitants de l’Union européenne qui est exposée à des concentrations en particules fines au-delà des limites préconisées, selon un récent rapport de l’Agence européenne pour l’environnement. La question de la pollution atmosphérique, qui comme on le voit concerne quasiment tout le monde, fait l’objet d’une prise de conscience de plus en plus nette alors que les données, mesures et analyses s’accumulent. Une enquête du mois dernier souligne que 89% des Français sont conscients des effets nocifs potentiels de ce type de pollution sur la santé des bébés et des enfants. Cependant, deux tiers d’entre eux considèrent bénéficier d’une bonne qualité de l’air, et ne se sentent pas eux-mêmes exposés aux dangers de la pollution atmosphérique. En termes de causes, le flou est également patent : 63% accusent l’industrie, 55% le trafic aérien. 41% citent les véhicules individuels, et seuls 26% le chauffage domestique, qui constituent pourtant des facteurs importants. La pollution, en somme, est perçue théoriquement comme un problème de santé publique, mais un problème auquel les individus ont le sentiment d’être peu exposés personnellement et par rapport auquel il ne se sentent pas responsables. En somme, la perception reste largement biaisée.
Fumées antiques
Si la qualité de l’air devint progressivement un enjeu du débat public, la prise en compte des méfaits de la pollution atmosphérique n’est à vrai dire pas nouveau. On en retrouve la trace dès l’Antiquité. Horace déjà se plaint du noircissement des bâtiments par les fumées urbaines (cité par Peter Brimblecombe, The Big Smoke: A History of Air Pollution in London Since Medieval Times, 1987). Sénèque écrit, dans ses Lettres à Lucilius, le sentiment de soulagement qu’il éprouve lorsqu’il regagne la campagne.
“À peine eussé-je quitté la lourde atmosphère de la ville et cette odeur des cuisines qui, toutes fumantes, toutes en travail, vomissent mêlé à la poussière tout ce qu’elles engouffrent de vapeurs infectes, que j’ai senti dans mon être un changement subit”
Sénèque, Lettres à Lucilius
Lucrèce, également, souligne la nocivité des vapeurs qui s’échappent des mines dans De la nature des choses.