La lettre du vendredi

Le mal à la Racine

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Le mal à la Racine

“Andromaque”, de Jean Racine, mise en scène et scénographie Stéphane Braunschweig. Création à l’Odéon-Théâtre de l’Europe, à Paris. © Simon Gosselin

« “Je t’aimais inconstant, qu’aurais-je fait fidèle ?” Non, ce n’est pas une déclaration que je vous fais, au débotté, par un soir de décembre. Vous l’aurez peut-être reconnue, c’est une réplique d’Hermione adressée à Pyrrhus, dans la tragédie de Racine : Andromaque. J’en ai vu une adaptation remarquable, qui déjoue les clichés.

“Faut-il qu’un si grand cœur montre tant de faiblesse ?” Bonne question d’Andromaque, à laquelle Stéphane Braunschweig répond avec brio sur la scène de l’Odéon-Théâtre de l’Europe, en adaptant Racine pour une troisième fois après avoir monté Britannicus et Iphigénie. Ici, tout tient, l’amour et la haine, le sang et les larmes, dans un cercle dessiné au sol, une mare rouge sur une scène noire. Les protagonistes s’y tiennent tantôt à la lisière, tantôt à l’épicentre, quand l’action les y pousse. Avec cette économie de moyens mais une distribution remarquable, il aiguise l’actualité de la pièce, affute les dialogues et ravive la tragédie. Elle tient en une ligne : Oreste (fils du grec Agamemnon) aime Hermione (fille d’Hélène), qui aime Pyrrhus (fils d’Achille), qui aime Andromaque, veuve éplorée du héros troyen Hector. Amours insolubles, avenir condamné.

“Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ?” Cette allitération est aussi l’une des toutes dernières répliques d’Oreste, gagné par la vision effrayante des furies, après qu’il a tué Pyrrhus pour honorer l’amour Hermione, et surtout sa colère d’amante éconduite… mais qui finalement le lui reproche et le chasse ! Voici Oreste emporté par la passion. Ou la folie ? Car pour Stéphane Braunschweig, ces amours morts à la chaîne ne méritent pas le nom de crimes passionnels, n’en déplaise à l’interprétation romantique. À notre sensibilité contemporaine, les personnages de Racine n’apparaissent plus comme “les jouets de leur passion”. Ils sont plutôt abîmés par les traumatismes d’une longue guerre et par un manque de résolution collective, qui les pousse inévitablement à l’abîme.

Andromaque, veuve noire. C’est le titre d’un bel essai de Michel Serres, qui déconstruit le statut d’héroïne et de victime du personnage éponyme. Car “quel est le projet d’Andromaque ? À la fin de la pièce, elle réussit l’exploit d’épouser son ennemi et d’en devenir veuve, de nouveau, pour régner, souveraine, sur les morts et la folie de l’entourage, veuve à double tête, double reine, des Grecs et des Troyens, responsable noire des assassinats. Son immobilité d’araignée, nous l’appelions, aveugles, persévérance. Sa maladie du temps, indifférente à tout changement, nous en faisions une vertu, la fidélité, mais aussi une connaissance, l’histoire. Cependant, il faut en calculer le prix, mortel : autour et à cause d’Andromaque, les meurtres se multiplient, tragiques, les désespoirs et la frénésie.” Plutôt qu’illustrer la misère des passions destructrices, Andromaque met ainsi en garde contre les dévastations que produit durablement la guerre dans les mémoires et dans les cœurs – elle le rappelle évidemment aujourd’hui en Europe. Mais son exemple funeste manifeste aussi le risque mortifère d’un enlisement, à l’avenir, dans des rancoeurs prospères. “Sans histoire nous redeviendrions des bêtes, poursuit Michel Serres. S’impose donc une obligation de souvenir, lien qui nous tient au langage et, sans doute, à la conscience ; mais s’impose surtout un devoir de projet. Plus difficile que le premier, le second exige imagination, discernement, sens du présent, de l’anticipation, volonté de survivre pour suivre le cap décidé, enthousiasme, courage… vertus transcendantes par rapport à la répétition, elle-même en chute vers l’instinct de mort.” Voici donc l’actualité prise à la Racine ! »

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