Un grand concept expliqué

Le “rire” chez Bergson, c’est quoi ?

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Le “rire” chez Bergson, c’est quoi ?

Henri Bergson. © George Grantham Bain Collection (Library of Congress)

Propre à l’homme, le rire, auquel Henri Bergson a consacré un essai entier en 1900, confirme de manière originale sa théorie de la durée, de l’élan vital ou encore de la liberté. En définissant le comique comme « du mécanique plaqué sur du vivant », il fait du rire bien plus qu’un moment convivial léger et passager. Mais que nous enseigne le rire sur nos relations sociales et plus métaphysiquement sur notre rapport à la vie ?


 

Lorsque Henri Bergson fait paraître en 1900 Le Rire. Essai sur la signification du comique, ouvrage qui regroupe trois articles publiés en 1899 dans la Revue de Paris, les études sur le rire sont déjà nombreuses. Mais dans leur prétention à la scientificité, elles privilégient presque toutes une explication biologique : pour Claude Bernard, père de la physiologie expérimentale, le rire est une réaction organique qui sollicite le diaphragme, les muscles faciaux, les glandes lacrymales ; pour Darwin, il est un héritage émotionnel (car les singes rient aussi) ; pour Herbert Spencer, auteur d’une Physiologie du rire (1860), le rire est une décharge nerveuse, idée qui influencera Freud, lui-même auteur d’un court essai sur le mot d’esprit dans ses rapports avec l’inconscient.

Mais cette approche causale ne dit rien sur la signification du rire. Or c’est celle-ci qui intéresse Bergson, parce qu’elle lui donne une portée philosophique. En effet, lorsqu’on observe une situation comique, telle une chute involontaire par exemple, le rire que cette situation déclenche révèle qu’il repose sur trois conditions que Bergson détaille dans le premier chapitre du livre.

Les trois conditions du rire

D’abord, force est de constater qu’« il n’y a pas de comique en dehors de ce qui est proprement humain ». Un paysage n’est jamais risible, et un animal ne nous fait rire que lorsqu’on surprend chez lui une attitude ou une expression humaine – par exemple s’il chute maladroitement, pour reprendre cette image très simple. Ensuite, « le rire n’a pas de plus grand ennemi que l’émotion ». Il s’accompagne toujours d’une insensibilité ou d’une forme d’indifférence : « anesthésie momentanée du cœur », il « s’adresse à l’intelligence pure », l’intelligence étant chez Bergson la faculté qui permet d’agir sur la matière mais non d’en saisir l’essence comme le peut l’intuition. Si l’on souffre avec celui qui tombe, on ne rit plus.

“Anesthésie momentanée du cœur, le rire n’a pas de plus grand ennemi que l’émotion” Henri Bergson

 

Enfin, « notre rire est toujours le rire d’un groupe ». C’est sa dimension sociale : un passant qui chute dans la rue en glissant fait rire plus d’un spectateur. Il en résulte, selon Bergson, que « le comique naîtra, semble-t-il, quand des hommes réunis en groupe dirigeront tous leur attention sur un d’entre eux, faisant taire leur sensibilité et exerçant leur seule intelligence ». Mais ces trois conditions ne nous disent encore rien de la fonction du rire : n’est-il que moquerie ? Celui qui, par sa maladresse, se ridiculise malgré lui, mérite-t-il d’être exclu du groupe ? On se doute que non. Pour Bergson, si le rire a une fonction sociale, elle est en fin de compte intégratrice. Certes, « toujours un peu humiliant pour celui qui en est l’objet, le rire est véritablement une espèce de brimade sociale », mais cette brimade n’a pas la violence de la sanction juridique. C’est « une espèce de geste social » qui rappelle à l’individu trop raide qu’il a manqué de souplesse. Cependant pour Bergson, la profondeur du rire vient de ce qu’il ne se limite pas seulement à sa fonction sociale, fonction de rappel. Il révèle aussi une attente non satisfaite. Celle de notre capacité à épouser le courant créateur de la vie que Bergson étudiera dans L’Évolution créatrice (1907).

“Le rire est ‘une espèce de geste social’ qui rappelle à l’individu trop raide qu’il a manqué de souplesse”

 

Si nous rions d’une chute, c’est donc parce qu’elle procède d’une attitude rigide inadaptée à ce que chaque situation nouvelle sollicite de nous. « Les attitudes, gestes et mouvements du corps humain sont risibles dans l’exacte mesure où ce corps nous fait penser à une simple mécanique. » D’où la fameuse définition : « Le comique est une mécanique plaquée sur du vivant. » Ainsi, dès qu’un homme agit automatiquement, il cesse d’être pleinement animé par la vie. Rire de lui, c’est donc l’inviter à se resituer dans le courant vital pour qu’en tant qu’homme libre, il agisse à nouveau de manière créatrice, là où le personnage comique qu’il était agissait machinalement. Le rire révèle donc un défaut de liberté. Mais cette théorie de l’automatisme risible est-elle vérifiée par les différents registres du comique ?

Du mécanique plaqué sur du vivant… encore et toujours

Bergson estime que oui, comme le montrent les passages illustratifs du Rire qui occupent l’essentiel de son livre. Passant de la chute à sa métaphorisation, il observe en effet que dans bien des situations, l’effet comique vient d’une déclinaison des attitudes « mécaniques ». Ainsi par exemple du comique de répétition, qu’il soit visuel (le diable qui jaillit et rejaillit de la boîte pour se faire matraquer par Guignol) ou verbal (dans Tartuffe, quand Dorine raconte à Orgon la maladie de sa femme, celui-ci l’interrompt plusieurs fois pour lui demander : « Et Tartuffe ? »). En se raidissant contre la vie sociale, en ôtant à la durée sa dimension créatrice, celui dont on rit finit par incarner un personnage fixe.

“La comédie est le seul art qui vise au général” Henri Bergson

 

C’est pourquoi Bergson soutient que la comédie « est le seul art qui vise au général » en dégageant des types, tel l’avare. On ne dit pas « un Polyeucte » mais on reconnaît « un Tartuffe ». « Placée aux confins de l’art et de la vie », la comédie a le privilège de mesurer et d’accentuer ce qui s’écarte du cours ordinaire des choses et d’en rire, surtout quand cet écart touche à l’absurde, comme on le voit avec le personnage de Don Quichotte.

Fini de rire ?

Mais si Le Rire est l’essai philosophique le plus systématique jamais écrit en France sur la signification du comique, la conclusion du livre ne le valorise pas plus que cela : ni juste, ni bon, le rire ne peut susciter qu’« une certaine dose d’amertume », conclut Bergson. Parce qu’il dénonce plus qu’il ne rectifie la rigidité qui est en nous, le rire relève paradoxalement de ce que le dernier ouvrage de Bergson, Les Deux Sources de la morale et de la religion (1939), appellera « la morale close » qui discipline les comportements et qui exige son propre dépassement par « la morale ouverte ». Au comique qui intimide en humiliant, Bergson préfèrera de loin à la fin de sa vie le mystique qui épouse dans tous les sens du terme le courant créateur de la vie.

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