Analyse
L’effroi du couteau
© Octavian Dan/Unsplash
À Nice, le jeudi 29 octobre, nouvelle horreur. Un terroriste a pénétré dans une église et a tué par trois fois. Qu’est-ce qui relie cet événement sordide à la récente attaque d’un vigile au consulat français à Djeddah (Arabie Saoudite), à la décapitation de Samuel Paty à Conflans-Sainte-Honorine le 16 octobre dernier ou à l’égorgement du père Hamel, près de Rouen en 2016 ? L’arme du crime. Couteau de cuisine, de boucher, lame effilée, 25 ou 30 centimètres, les armes blanches semblent avoir remplacé le fusil d’assaut dans l’équipement de la terreur. C’était pourtant un outil du quotidien, rangé à côté des cuillères, dont nous avions presque oublié la létalité. Il ressurgit aujourd’hui dans toute sa cruauté.
Pourquoi l’attentat au couteau suscite-il un tel effroi ? Parce qu’il inflige une violence sans médiation, quotidienne, présente partout à la fois et pouvant surgir de nulle part. C’est aussi une arme démonstrative, qui rend visibles la violence et l’insupportable irrationalité de son auteur.
Une violence au corps-à-corps
L’histoire moderne des techniques de guerre n’est pas tant celle de la disparition de la violence que de sa mise à distance. Par l’intermédiation de techniques de plus en plus sophistiquées (dans cet ordre : l’arc, le fusil, le missile, le drone), l’enjeu a été de se tenir le plus loin possible de la cible de la violence exercée. Plus qu’être à distance, il s’agit d’interposer entre l’agresseur et l’effet de sa violence tout un ensemble de médiations techniques : la lunette du sniper par laquelle il vise, l’habitacle du tank, l’interface de contrôle du missile. Autant de dispositifs qui font écran, au sens étymologique : qui font bouclier entre la violence exercée et l’humain qui l’exerce.
Le meurtre au couteau est à l’opposé de cette tendance : c’est un acte au corps-à-corps. la médiation technique y est réduite à l’absolu minimum. Une lame taillée, un court manche, c’est tout ce qui sépare l’agresseur du corps de sa victime. La violence réapparaît alors, phénoménologiquement, dans toute son horreur oubliée.
Une horreur qui se donne à voir
Le philosophe Jean-Luc Nancy écrit, dans l’article « Image et Violence » (2000), que « la cruauté tire son nom du sang répandu (cruor, par distinction d’avec sanguis, le sang circulant dans le corps) ». L’idée est de rendre visible le sang de la victime au moment où on lui ôte la vie.
La cruauté de ces meurtres au couteau – à Saint-Étienne-Du-Rouvray, près de Rouen, à Conflans-Sainte-Honorine ou à Nice – a quelque chose de démonstratif. Le couteau offre la possibilité d’attirer le regard sur l’horreur. Le premier geste de l'assassin de Samuel, une fois le meurtre accompli, a été de montrer sa tête ensanglantée sur Internet, comme s’il prélevait un trophée. La décapitation est par excellence une cruauté démonstrative.
Résister à la peur
À travers ce mode opératoire, il s’agit d’installer en chacun la peur diffuse qu’un terroriste puisse agir au coin de la rue. Le type de menace omniprésente qui convient bien à ceux qui ont juré d’inspirer la terreur. L’époque moderne avait rationalisé et mis la violence à distance ; le terroriste et son coup de couteau veulent abolir cette distance. À nous de ne pas être dupe de ce piège macabre.