Dossier / “Est-ce qu’on travaille trop ?”

L’emploi du temps rêvé des philosophes

Temps de lecture : 9 min

“Nuit sans fin”. Collage original de Solange Gautier, 2012

“Nuit sans fin”. Collage original de Solange Gautier, 2012. © Solange Gautier/Kharbine Tapabor

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Cet article est issu du numéro 167 de Philosophie magazine « Est-ce qu’on travaille trop ? », en kiosque le 16 février 2023. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Les projets des philosophes paraissent souvent utopiques. Ils ont pourtant le mérite de laisser imaginer d’autres partages possibles entre travail et repos. Ce seront peut-être quelques-unes de ces pistes que nous suivrons demain pour ne pas souffrir au travail. Qui sait ?

 

Sénèque (4 av. J.-C.-65) / sortir de l’affairement perpétuel

Homme de pouvoir et d’argent, le philosophe stoïcien sait parfaitement ce que signifie trop travailler. Dans la Rome embouteillée et frénétique de l’époque impériale, il diagnostique le mal-être des surmenés, qui devient une véritable dépossession : « Personne ne revendique le droit d’être à soi-même », déplore-t-il dans De la brièveté de la vie. Il sait que, pour certains, le travail, la quête du succès, de l’argent et des honneurs sont une drogue, et il se moque de ceux qui repoussent sans cesse le moment de partir à la retraite pour commencer la vraie vie : « Tu entendras dire par la plupart des gens : “à cinquante ans, je me retirerai pour vivre en repos ; à soixante ans, je me démettrai de mes charges.” Et qu’est-ce qui te répond que ta vie sera aussi longue ? […] Il est bien tard de commencer à vivre, alors qu’il faut cesser de vivre. » La solution consiste sans doute à prendre du temps pour soi, à bien profiter de ses vacances. Mais c’est insuffisant, car chez ceux que Sénèque appelle les occupati, les agités, « le loisir même est affecté » et ressemble à un « affairement à vide », même « dans leur villa, sur leur lit, en pleine solitude ».

Sénèque recommande l’otium, un loisir au sens plein. Les otiosi réussissent à reprendre le contrôle de leur existence et à s’isoler des contraintes. Ce temps de retrait, que l’on doit s’accorder au cœur même de sa vie professionnelle, n’est pas « le repos de la paresse et de l’inertie ». Le stoïcien prévient : « Je ne t’invite pas à engloutir dans le sommeil et dans les plaisirs chers à la foule tout ce qu’il y a en toi de vitalité naturelle. Ce n’est pas là se reposer. Tu trouveras, dans le repos et la sécurité, des œuvres à accomplir, plus importantes que celles auxquelles tu t’es livré jusqu’ici avec tant d’activité. » Il pense à des exercices spirituels tout ce qu’il y a de plus laïcs, à la lecture, à la réflexion. Apprendre une langue, faire de la botanique, pratiquer la musique ou la minéralogie, voici ce que le philosophe entend par otium : une activité culturelle ou intellectuelle qui nous élève. Et il ne faut pas attendre d’être sorti du monde du travail pour la pratiquer. Au fond, pour Sénèque, ne pas souffrir au travail est moins une question d’âge de départ à la retraite que d’organisation de son emploi de temps.

 

Montaigne (1533-1592) / Savoir tout plaquer

C’est l’auteur des Essais qui a donné au mot de « retraite » son sens actuel. Le terme signifiait auparavant le fait de quitter un lieu (comme « battre en retraite »). Mais, en 1570, celui qui était parlementaire à Bordeaux décide de laisser tomber sa charge et de se retirer définitivement dans son petit château. Il a 38 ans. Premier retraité conscient (et volontaire) de l’histoire, il consacrera sa seconde vie à rédiger son autobiographie intellectuelle tout en lisant les classiques. Si le choix est radical, son principe ressemble au précepte stoïcien : « C’en est assez de vivre pour autrui : vivons pour nous au moins ce bout de vie. » Montaigne ne méprise pas le travail, fait d’engagement, d’action collective, de fierté et de reconnaissance. Mais la vie est composée de deux parties tout aussi indispensables l’une que l’autre : l’implication dans les affaires du monde et l’attention exclusive à soi, ainsi qu’à ses proches.

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