Un grand concept expliqué

L’“en-soi-pour-soi” chez Sartre, c’est quoi ?

Temps de lecture : 4 min

L’“en-soi-pour-soi” chez Sartre, c’est quoi ?

Jean-Paul Sartre en 1961. © Farabola/Bridgeman Images

Attention ! Voici l’une des notions les plus célèbres, mais aussi les plus mystérieuses, de la philosophie contemporaine. C’est Jean-Paul Sartre qui l’a créée pour dire que notre liberté est notre condition fondamentale, et qu’il faut l’assumer… mais qu’elle risque souvent de s’autodétruire. Nicolas Tenaillon nous explique tout.


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“L’en-soi est plein de lui-même… et le pour-soi est ce qu’il n’est pas” !

Ce néologisme un peu énigmatique, inspiré par la pensée allemande, exprime chez Sartre sa conception tragique de l’homme, son impossibilité à être ce qu’il rêve d’être. Pour qui veut échapper à une lecture trop réductrice de la philosophie du plus célèbre représentant de l’existentialisme français, adulé par la jeunesse d’après-guerre (les zazous !) parce qu’il incarnait pour elle le penseur de la liberté, la compréhension de l’en-soi-pour-soi se révèle décisive et … dérangeante. Elle pose en effet un redoutable problème : la liberté peut-elle être vouée à l’échec sans se contredire ? 

Très bon connaisseur de la philosophie allemande, c’est à Hegel, « sommet de la philosophie », que Sartre emprunte les concepts d’« en-soi » (an sich) et de « pour-soi » (für sich). Mais pour le philosophe allemand, l’en-soi désigne un premier état de la conscience qui doit, par son retour sur soi, sa réflexivité, devenir pour soi. Pour Sartre, au contraire, l’en-soi est ce qui est toujours dépourvu de conscience, de lucidité. Il désigne l’opacité même. D’un point de vue ontologique, l’en-soi caractérise la chose en tant qu’elle est compacte, pleine : « L’en-soi est plein de lui-même. Il est ce qu’il est » (L’Être et le Néant, 1943). Par opposition, le « pour-soi » se définit ontologiquement comme un trou d’être. Il est caractéristique de la conscience en tant qu’elle échappe à l’être parce qu’elle a le pouvoir de le « néantiser », par l’imagination, par l’interrogation, par ses refus. Autrement dit, ce qui définit la conscience comprise comme négation de l’être, est qu’elle ne coïncide jamais avec elle-même : « Le pour-soi n’est pas ce qu’il est, et il est ce qu’il n’est pas. »

“La liberté peut-elle être vouée à l’échec sans se contredire ?”

 

C’est cette fois à Husserl (dont Sartre avait suivi les cours lorsqu’en 1933 il avait succédé à Raymond Aron pour diriger la Maison académique française de Berlin) qu’est empruntée l’idée que la conscience est toujours conscience de quelque chose, de sorte qu’elle se « pro-jette » en avant d’elle-même vers l’objet qu’elle vise – ce que Sartre appelle dans l’un de ses premiers livres « la transcendance de l’ego ». Mais alors que Husserl s’en tient à une rigoureuse analyse des modes d’intentionnalité de la conscience, Sartre interprète cette dimension projective de manière pratique comme la preuve de notre liberté. Le pour-soi est donc surtout pour lui ce qui signale la liberté humaine, dans la mesure où la conscience « n’a pas d’être propre, elle est un néant d’être ». 

“L’idée que la conscience est toujours conscience de quelque chose, c’est pour Sartre la preuve de notre liberté”

 

Il est indéniable que dans toute sa philosophie, Sartre ne cesse d’insister sur la liberté du pour-soi. Pour lui, nous sommes toujours libres : le prisonnier, le malade a toujours le choix de se considérer comme tel ou pas. Mais en même temps, il rappelle constamment qu’il n’y a de liberté qu’« en situation », que nos choix sont toujours à appliquer à une réalité concrète par la médiation d’un corps que nous n’avons pas choisi et qui, de ce fait, nous contraint. Autrement dit : nous ne sommes pas seulement un pour-soi parce que « l’être est partout, contre moi, autour de moi, il pèse sur moi ». Pire : ce qui menace constamment notre liberté, c’est la présence même de l’en-soi en nous sous l’effet du temps et de l’altérité.

Le drame de la condition humaine

Du temps, parce qu’en se projetant, le pour-soi laisse derrière lui la trace de ses choix : il sécrète de l’en-soi, le passé se définissant chez Sartre comme ce qui « est été » et qui en un sens est figé. De l’altérité, parce que le regard d’autrui qui tend à nous chosifier finit par être intégré à notre conscience et à en constituer une structure que Sartre appelle le « pour-autrui ». Le pour-soi est donc bien moins libre qu’on ne pourrait le penser de prime abord, car si l’on change de point de vue, « il se connaît et s’éprouve comme passivité dans ses rapports avec l’en-soi » (Cahiers pour une morale, 1983). En définissant l’homme comme un « en-soi-pour-soi », Sartre rend donc problématique l’exercice de notre liberté, parce que celle-ci se heurte à une contradiction indépassable : elle veut réaliser le pour-soi comme soi et, se faisant, elle le fige en en-soi. En effet, la réalité humaine « ne pourrait atteindre l’en-soi sans se perdre comme pour-soi », c’est-à-dire sans perdre sa liberté. Mais pourquoi l’homme cherche-t-il tant à faire coïncider l’en-soi et le pour-soi ?

“L’idéal du pour-soi, c’est d’être en-soi-pour-soi, c’est-à-dire Dieu” Jean-Paul Sartre

 

Parce que, répond Sartre, à la fin de L’Être et le Néant, il veut être « son propre fondement » : « L’idéal du pour-soi, c’est d’être en-soi-pour-soi, c’est-à-dire Dieu ». L’en-soi-pour-soi désigne donc en dernière analyse « ce désir d’être Dieu », qui évidemment ne peut être satisfait puisque dès son surgissement, le pour-soi est hanté par l’en-soi qui le précède et l’excède. Constatant que la conscience est irréconciliable avec elle-même, qu’elle échoue à devenir pleine positivité, Sartre en vient alors à affirmer que « l’homme est une passion inutile » ! Constat tragique, car refusant tout autant le secours de Dieu – vers lequel se tournent les existentialistes chrétiens comme Pascal ou Kierkegaard – que la solution de Hegel, qui écrit à la fin de la Phénoménologie de l’Esprit (1807) que « la substance est sujet » parce que la conscience, devenue esprit libre, se retrouve intégralement à la fin de l’Histoire dans la totalité de ses œuvres… Sartre fait de « l’en-soi-pour-soi » qui nous définit le drame de la condition humaine.