Le livre du jour

“Les Incomprises”, de Laura El Makki et Pierre Grillet

Temps de lecture : 3 min

“Les Incomprises”, de Laura El Makki et Pierre Grillet

© Éditions Michel Lafon

Onze portraits de femmes iconiques, onze esquisses de leurs visages, et onze extraits choisis de leurs poèmes, chansons, ou correspondances. Voilà la mécanique des Incomprises (éd. Michel Lafon), livre inclassable composé à six mains par deux auteurs, Laura El Makki et Pierre Grillet, et un dessinateur (Atiq Rahimi, le romancier prix Goncourt 2008 signe par ailleurs la préface de l’ouvrage).

L’enchaînement de ces courts portraits féminins et féministes est volontairement entaché d’anachronisme. Dans un désordre temporel qui ne semble pas bouleverser les auteurs, la chanteuse Amy Winehouse se retrouve voisine de chapitre avec la philosophe Simone Weil. À un siècle d’écart, la première fut incomprise pour ses addictions, l’autre pour ses convictions. 

Un seul point commun, une seule unité a priori entre toutes ces femmes : elles sont mortes brisées ou oubliées. Peu importe : « les incomprises sont de partout, de toujours ». Et avaient toutes, chacune dans leur temps et aujourd’hui encore, quelque chose à dire – ou à redire – de la condition féminine.

Le goût de l’absolu

Une envie indéfectible de s’extirper de sa condition : c’est le premier dénominateur commun entre ces onze personnalités féminines, et l’une des originalités de cet ouvrage. Toutes, sans exception, y sont découvertes comme des « individues » aux destins brûlants, presque fatalement tracés, où le malheur plane, omniprésent, en toile de fond. Alors que la jeune Amy Winehouse « semble déjà percevoir le péril qu’elle représente pour elle-même », Sabina Spielrein, éminente psychiatre ayant influencé les travaux de Freud et de Jung tout en restant dans leur ombre, « se sait capable de se suicider ». 

Une question se pose alors : comment ces femmes, instables, fragiles, ont-elles pu transcender leurs existences malheureuses pour devenir les icônes de leur temps ?

Grâce à leur goût de l’absolu, répondent les auteurs. À travers de fines analyses biographiques de ces onze vécus, le lecteur suit au fil des pages et des portraits une réhabilitation convaincante de filles plutôt mal parties dans la vie, comme on dit. Ainsi découvre-t-on une chanteuse alcoolique et junkie, au caractère dur, et pourtant prête à tous les sacrifices pour soulager l’âme de ses contemporains, faisant de sa voix un remède aux chagrins des oubliés – Billie Holiday. Ainsi découvre-t-on une philosophe qui va jusqu’à renier son identité sociale et sexuelle, abandonnant ses origines bourgeoises en allant travailler à l’usine, demandant à ce qu’on l’appelle « Monsieur », afin que le monde ne doute plus jamais de ses capacités ni de ses convictions – Simone Weil. La force de ce livre repose en grande partie sur son casting : onze femmes incomprises mais libres, sœurs de solitude, en quelque sorte, prêtent à flirter avec la folie ou la mort pour que le monde leur fasse une place.

L’immersion dans l'intimité

Héroïsées, ces onze femmes sont pourtant loin d’être présentées comme d’inaccessibles figures à inscrire au Panthéon du féminisme. Bien au contraire, la poésie déployée dans chaque portrait est celle du proche, de l’intime. Toutes sont nommées par leurs seuls prénoms, comme des amies : nous entrons dans le livre par une rencontre avec Niki (de Saint Phalle), avant d’y croiser Billie (Holiday), Louise (Michel), ou encore Amy (Winehouse). Des prénoms au premier abord si anodins qu’il faudrait presque faire l’effort de deviner de qui on nous parle.

Puis, l’enchaînement des récits se fait naturellement au présent de l’indicatif, comme si nous connaissions tout, sans doutes ni incertitudes, de la vie de ces femmes. Nous découvrons ainsi, avec précision, en spectateurs d’une omniscience presque indiscrète, comment la jeune Amy Winehouse se rêve chanteuse depuis sa chambre d’adolescente… ou encore la colère de Sabina Spielrein lorsqu’elle repense aux mains froides de son père frapper ses fesses nues.

Le livre fourmille de ce genre d’anecdotes, apportant une touche légère et humaine aux penchants tragiques de nos héroïnes. Mais ce sont aussi ces détails – en apparence dérisoires, bien que distrayants – qui font de nos onze féministes des héroïnes universelles. Des « incomprises » à travers qui, pourtant, chacun peut retrouver une part de soi.

 

Les Incomprises, de Laura El Makki et Pierre Grillet (préface et esquisses d’Atiq Rahimi) vient de paraître aux éditions Michel Lafon (188 p., 17;95 €). Vous pouvez vous le procurer sur le site de l’éditeur ainsi que chez votre libraire.