Éthologie

Les rats aiment-ils les “selfies” ?

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Les rats aiment-ils les “selfies” ?

L’originalité de l’expérience de Lignier consiste à adjoindre, à l’habituelle récompense en nourriture, la présentation d’une photographie du rat prise au moment où le bouton d’une machine est actionné par l’animal. © Augustin Lignier

Des rats élevés par l’artiste Augustin Lignier ont appris à se prendre en photo. Et manifestement, ils aiment ça ! Qu’en penser ? Éclairage.


 

  • Les rats aiment-ils se prendre en photo ? C’est ce que donne à penser une expérience réalisée par le jeune artiste Augustin Lignier. Le photographe a repris le modèle de la « boîte de Skinner » imaginé au début des années 1930 : les rongeurs ont été placés dans un habitacle où ils avaient la possibilité d’actionner un bouton délivrant de la nourriture (du sucre) en guise de récompense. L’originalité de l’expérience de Lignier, par rapport à celle du psychologue américain Burrhus Frederic Skinner (1904-1990), consiste à adjoindre, à la récompense en nourriture, la présentation d’une photographie prise au moment où le bouton est actionné. Surprise : même après l’arrêt des récompenses en nourriture, les rats continuent à utiliser le dispositif. Ils se prennent en photo, semble-t-il, pour le simple plaisir de se prendre en photo !
  • Faut-il en conclure que les rats aiment les selfies ? Difficile d’aller jusque là. Peut-être les petits animaux continuent-ils simplement d’attendre une récompense de l’activation du bouton. Peut-être agissent-ils simplement de manière automatique, par habitude, sans « se demander » pourquoi ils se comportent de la sorte – selon le principe de conditionnement réflexe théorisé par Ivan Pavlov (1849-1936) en 1903. Même si l’on acceptait l’idée que l’image est devenue, pour eux, le déclencheur de l’action, il semble impossible d’en conclure que le rat reconnaît cette image comme son image, qu’il en jouit sur un mode narcissique.
  • La reconnaissance de son image reste rare dans le monde animal. Résumant les résultats des études sur le célèbre « test du miroir » chez les bêtes, l’éthologue Frans de Waal écrit dans Sommes-nous trop « bêtes » pour comprendre l’intelligence des animaux ? (Les Liens qui libèrent, 2016) : « En dehors des hominidés [l’être humain mais également les grands singes], la reconnaissance de soi spontanée n’a été observée que chez les éléphants et les dauphins. » D’autres espèces y parviennent avec un peu d’aide, comme certains macaques : « Ils ont besoin d’une marque qu’ils peuvent à la fois voir dans le miroir et sentir sur leur corps, comme un rayon laser qui irrite la peau ou un chapeau fixé sur leur tête. »
  • Mais le miroir introduit une dimension dynamique qui manque à la photographie : je perçois, sur la glace, des mouvements qui répondent à mon propre mouvement intérieur. Se reconnaître dans une image statique est bien autrement difficile. Les rats étudiés par Lignier ne sont vraisemblablement pas en plein ego trip. Ils possèdent très probablement une forme de conscience de soi, mais cette conscience de soi immédiate ne s’exprime pas sous la forme médiatisée, extériorisée d’une « image de soi », terme qui caractérise selon Lacan l’écologie psychique de l’être de langage qu’est l’humain : être toujours à distance, en écart par rapport à lui-même. Cette restriction n’enlève rien, cela dit, à l’énigme : pourquoi les rats continuent-ils à se prendre en photo ?
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