Entretien
L’Europe et la guerre en Ukraine vues par un philosophe serbe
Dragan Prole. © Collection particulière
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Alors que les tensions entre la Serbie et le Kosovo sont extrêmement vives – l’armée serbe a été placée en état d’alerte fin décembre –, nous avons demandé à l’un des plus grands philosophes serbes, Dragan Prole, qui enseigne à l’université de Novi Sad, de nous expliquer comment les Serbes voient l’Europe, la politique de Poutine et leur propre avenir. Un salutaire exercice de décentrement.
Vous êtes phénoménologue, spécialiste de Levinas et de Husserl, dont vous avez traduit en serbe les Méditations cartésiennes. Quel est votre projet philosophique personnel ?
Dragan Prole : Ma réflexion est l’expression d’un besoin, celui de m’orienter dans l’existence. Juste après avoir commencé mes études de philosophie, j’ai rejoint les unités régulières de l’armée yougoslave en 1991-1992, convaincu que je pourrais participer à empêcher le conflit entre les anciennes républiques (Serbie, Croatie, Slovénie, Bosnie-Herzégovine…) de s’embraser et de tuer des civils. Mais l’idéal du socialisme, qui postulait la fraternité et l’unité des différents peuples, s’est rapidement transformé en nationalisme dans lequel un frère ne pouvait être que de la même religion, de la même nation. Ce changement brutal, c’était trop pour le jeune de 20 ans que j’étais. Le monde de la vie m’a soudain paru lointain et comme étranger. J’ai donc cherché dans la philosophie quelque chose de concret pour affronter l’intense sentiment d’aliénation que je ressentais. Je me suis plongé dans la phénoménologie de Husserl, qui est une philosophie de l’expérience. Quand on comprend comment et pourquoi les sentiments surgissent, il devient plus facile de vivre avec eux. J’en ai tiré plusieurs ouvrages [inédits en français], L’Étrangeté de l’être, une histoire de l’approche philosophique de l’étranger, et L’Humanité de l’étranger, sur Emmanuel Levinas. J’ai continué à écrire sur ces questions.