Un grand concept expliqué
L’“impératif catégorique” chez Kant, c’est quoi ?
Emmanuel Kant, gravure de Friedrich Wilhelm Bollinger. © Rawpixel
Cette formule pourrait presque faire peur tant elle semble autoritaire. Elle n’est pourtant aux yeux de Kant que l’expression la plus cohérente de ce que la raison peut découvrir en elle-même pour nous guider moralement. Mais que signifie cet impératif ?
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Une question se pose d’emblée : l’« impératif catégorique » ne fait-il que formaliser des préceptes plus anciens, ou constitue-t-il une véritable innovation dans la quête philosophique d’un fondement irréfutable de la morale ? Examinons.
Dans son premier grand texte de philosophie morale, les Fondements de la métaphysique des mœurs (1785), Emmanuel Kant cherche à déterminer de manière transcendantale (a priori), c’est-à-dire non empirique (a posteriori), ce qui peut à coup sûr déterminer la volonté à agir moralement. Or il lui apparaît que pour échapper à toute corruption, il faut d’abord admettre que c’est la « volonté bonne » (guter Wille) qui garantit la moralité de l’individu. Comparée à un diamant, la bonne intention assure en effet à la fois la pureté et la solidité de la morale de l’agent. Mais qu’est-ce qu’une volonté bonne ?
Vouloir bien faire, c’est… catégorique !
La volonté bonne, c’est celle qui reconnaît dans le devoir (Pflicht) l’unique origine possible de toute action morale : est vertueux l’individu sincère qui choisit d’agir par pur respect « pour le devoir » et non seulement par simple « conformité au devoir », ce qui serait hypocrite. Mais comment savoir si le devoir auquel on obéit est bon en toutes circonstances, indépendant des valeurs particulières d’une culture ? L’analyse de ce qu’est le devoir dans son essence montre qu’il est une contrainte qui s’impose a priori : il est ce qui est commandé par une loi (Gesetz). Et comme le propre de la loi est son universalité, Kant en déduit que c’est en transposant la forme de la loi dans le contenu de sa formulation qu’on peut échapper au relativisme des mœurs.
C’est ici qu’intervient la notion d’impératif catégorique : là où les impératifs hypothétiques (l’habileté pour les actions utiles ; la prudence pour les actions désirables) ne sont que des moyens en vue d’une fin empirique, l’impératif catégorique, lui, représente une action « objectivement nécessaire » (II, 16). Il se distingue comme unique commandement toujours démontrable (apodictique) parce qu’il tire son contenu exclusivement de sa forme législative : l’universalité. D’où la célèbre formule :
Emmanuel Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs, I, §4
Sera ainsi moralement fondé ce qui supporte l’épreuve de l’universalisation. Kant promeut par là une éthique déontologique, c’est-à-dire entièrement fondée sur le devoir (deon en grec) et sur le respect de principes inconditionnels comme : ne pas tuer, ne pas mentir…
“En se tournant exclusivement vers la raison, la doctrine de l’impératif catégorique s’affranchit à la fois de la religion et de l’idée rousseauiste de la pitié comme fondement de la morale”
Est-ce à dire que la morale kantienne ne fait que conceptualiser « la règle d’or » dispensée par la plupart des religions, règle qui exige de ne pas faire à autrui ce que nous n’aimerions pas qu’il nous fasse ? Non car en se tournant exclusivement vers la raison, la doctrine de l’impératif catégorique s’affranchit à la fois de la religion et de l’idée rousseauiste du « sentiment moral » (la pitié) comme fondement légitime de la morale. Si en effet Kant admirait Rousseau (« le Newton du monde moral ») pour son universalisme (chez lui la pitié, sentiment partagé par tous, tempère l’amour de soi et fait sortir l’homme de l’égoïsme animal), il lui reprochait de dériver le principe de la moralité du cœur (et non de la raison) et de ne pas voir que la sensibilité est toujours subjective, variable et donc peu fiable. Kant accorde néanmoins qu’il existe un et un seul sentiment moral universel : le respect (Achtung). Car c’est le seul sentiment qui, à ses yeux, est produit par la raison spontanément et non par l’expérience. Si un tel sentiment n’existait pas, le devoir dicté par la raison ne serait pas suivi d’effet. Or en produisant à la fois en nous la loi et le respect de la loi, la raison – dès lors qu’on l’écoute - nous moralise, c’est-à-dire nous donne le statut non plus d’un individu mais d’une personne, un être digne d’être respecté.
Du singulier à l’universel
Dès lors, l’objet de l’impératif catégorique se précise : une deuxième formulation montre que l’impératif sert la dignité (Würde) de l’agent moral en exigeant qu’il ne soit jamais instrumentalisé :
“Agis de telle sorte que tu traites l’humanité, aussi bien dans ta personne que dans la personne d’autrui, toujours comme une fin et jamais seulement comme un moyen”
Une troisième formulation de l’impératif souligne enfin sa dimension exemplaire, qui doit servir de norme future pour le droit :
“Agis de telle sorte que ta volonté puisse se considérer comme instituant par sa maxime une législation universelle”
La morale reçoit-elle avec la doctrine de l’impératif catégorique le fondement rationnel qu’elle recherchait ? Universel, inconditionnel, gage d’autonomie pour la volonté et de progrès moral pour l’humanité, l’impératif catégorique semble bien satisfaire cette exigence de manière inédite. Pourtant dans la Critique de la raison pratique (1788), lorsqu’il se demande pourquoi le devoir s’impose à nous, Kant est amené à dire que « la conscience immédiate de la loi morale est un fait de la raison (Faktum der Vernunft), qui n’a pas besoin de justification » (V, 31). C’est là admettre que le juge intérieur qui nous enjoint de toujours obéir au diktat de la raison et à ses impératifs catégoriques n’a pas d’ancêtres… Affirmation qu’un Nietzsche contestera vigoureusement dans sa Généalogie de la morale (1887), en montrant que derrière l’impératif catégorique se cache l’homme du ressentiment, qui interdit aux autres de faire ce que, faute de vitalité, il ne peut plus faire lui-même.