L’instant où tout bascule
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Cet article est issu du numéro 51 de Philosophie magazine « 51 - été 2011 », en kiosque le 30 juin 2011. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Accident grave ou billet de loto gagnant : il est des vies qui connaissent une réorientation radicale à la faveur d’un extraordinaire coup du sort. Elles nous ouvrent ainsi, explique le philosophe et thérapeute François Roustang, à une paradoxale éthique de l’imprévu.
La vie, une suite de coup de dés ? Je dirais une suite d’opportunités. Des opportunités, ce sont des occasions qui nous sont proposées, dont nous faisons un certain usage, auxquelles nous réservons “un sort”, comme dit si justement la langue française, pour marquer notre capacité à créer du hasard, à faire d’un incident un événement. Qu’est-ce que j’ai fait des opportunités qui m’ont été données ? Si je regarde ma propre vie, je peux dire qu’elle a autant dépendu du hasard que de l’usage que j’en ai fait. C’est un pur hasard si le catholicisme s’est effondré dans les années 1960 alors que j’étais jésuite. Je l’ai saisi pour rompre avec l’Église. C’est un hasard si la psychanalyse était alors en pleine effervescence, je m’y suis engouffré. C’est un hasard si j’ai rencontré, par le biais d’une amie l’œuvre de Milton Erickson, je m’en suis saisi pour me lancer dans l’aventure de l’hypnose. D’autres n’auraient pas réagi de la sorte. Pour moi, ces événements ont été des opportunités de modifier mon existence. Je n’en tire aucune morale, si ce n’est l’idée que chacun doit tenir compte, au mieux, de ce qui se passe en lui et autour de lui. Il m’arrive souvent qu’une personne vienne me voir et me dise : “Ça ne va pas, je n’ai pas de travail, je ne trouve pas de compagnon, ma vie est vide.” Deux mois après, alors qu’elle a repris position dans l’existence, et d’abord dans son corps, elle a fait la rencontre d’un compagnon, elle a une activité, etc. C’est une des vertus d’une thérapie qui réussit : apprendre à être réceptif, “responsable” de ce qui nous arrive. La volonté n’a pas vraiment sa part là-dedans. Elle est au point de départ, dans la décision de changer d’attitude. Mais le moyen d’y arriver, c’est de quitter la position de l’attente et du désir, pour adhérer à la situation, s’installer dans ce qui advient. L’autre jour, quelqu’un me téléphone : “Je suis joueur, je voudrais changer, puis-je venir vous voir ?” Je lui ai dit de commencer tout de suite, là, au téléphone, s’installer dans “ne plus jouer” comme si c’était une chose dans laquelle il tombait. Quinze jours plus tard, il est venu me voir, il ne jouait plus et se sentait plus léger… Autrement dit, il ne faut pas attendre l’heureux hasard, la rencontre qui va tout changer, il faut au contraire supprimer l’idée de délais. Cela n’annule pas la contingence. Le hasard existe, il nous foudroie même. Mais qu’en faisons-nous ? Comment nous situons-nous par rapport à ce qui arrive ? Avoir de la chance, c’est attraper au vol ce qui arrive en neutralisant l’adversité. Comme un joueur. Vous avez déjà vu Messi au football ? Tout se passe comme s’il n’y avait plus d’adversaire qui puisse l’arrêter. Il est toujours d’accord. Vous êtes devant, il passe à côté, vous êtes à côté, il passe devant ; vous le stoppez, il recule et s’envoie le ballon à lui-même par-derrière ! C’est pareil avec le jeu de la vie. Un patient vient vous voir, la tête complètement figée et dépitée… il sort en éclatant de rire. On a joué à la réussite avec les événements de sa vie, on les a redistribués. Mais on ne réussit pas toujours : c’est alors que le hasard nous apparaît comme une puissance objective. Messi est par terre… Cette dialectique apparaît très nettement dans les témoignages que vous avez recueillis qui décrivent une sorte de crescendo depuis l’individu qui n’arrive pas à se dépêtrer de ce qui lui arrive, même si c’est très positif, jusqu’à celui qui est capable d’assimiler tous les événements, même les pires malheurs. »