Lucien Jerphagnon: “À quatre ans, j’ai découvert l’absolu”

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Cet article est issu du numéro 36 de Philosophie magazine « 36 - février 2010 », en kiosque le 21 janvier 2010. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Lucien Jerphagnon se définit comme un “aventurier, un détective” de la pensée antique et médiévale. Enfant, il a fait l’expérience de l’absolu. Depuis, il se sent habité… et toujours en quête. Passionné par l’histoire de la philosophie, ce disciple de Jankélévitch entend la rendre accessible, avec humour si possible.

Il parle de Platon, Plotin ou saint Augustin comme un conteur qui serait des leurs. « Barbouze » de la pensée antique, comme il le dit lui-même, Lucien Jerphagnon sait rendre accessible la plus érudite des sommes théologiques. Et avec lui, comme à l’époque du Jardin ou du Portique, les dieux ne sont jamais loin. Entre Pierre Dac et Maître Eckhart, l’humour affleure toujours derrière une profondeur. Professeur émérite des Universités, membre de l’Académie d’Athènes, lauréat de l’Académie française et de l’Académie des sciences morales et politiques, il est un spécialiste incontesté de la pensée grecque et romaine, admiré aussi bien par Michel Onfray que par Luc Ferry. Sans doute en raison de son gai savoir mêlé à son insatiable quête de spiritualité. Après la Seconde Guerre mondiale, la mode était au marxisme, à l’existentialisme, au structuralisme ou au personnalisme. Mais, plutôt que de rejoindre un nouvel « -isme » ou d’inventer le sien, Lucien Jerphagnon, tel saint Augustin- devant les textes de Plotin, tomba sur les écrits de Vladimir Jankélévitch. Le choc fut immense. Dans un style haletant, celui que ses étudiants appelaient « Janké » attaquait « l’éclat des certitudes inoxydables ». Lucien Jerphagnon ne cesse depuis de se tenir à distance des « penseurs sachant penser », avec leurs systèmes impérieux et leur prétention à dire le Vrai, pour se consacrer à l’histoire de la pensée. L’absolu, il en a fait l’expérience à l’âge de 4 ans, lors d’un « Pompéi métaphysique » qui lui fit entrevoir l’étrangeté du monde, la présence du divin et la conviction de ne pouvoir rien en conclure de certain. Rencontre avec un joyeux promeneur érudit.

 

Philosophie magazine : Comment définiriez-vous votre façon singulière de pratiquer la philosophie ?

Lucien Jerphagnon : Je suis à la fois historien et philosophe. D’un côté, je considérais dans ma jeunesse qu’un philosophe travaillant uniquement sur des concepts était trop éloigné de la quotidienneté. De l’autre, je me disais qu’un historien ne regardant que des batailles, des manuscrits et des traités s’enfermait dans un univers trop distant de l’aujourd’hui. J’ai donc préféré être un historien de la philosophie, c’est-à-dire m’offrir la liberté de respirer l’air du temps et de tous les temps, d’Homère à Jeanne d’Arc, comme dit le sous-titre de mon Histoire de la pensée. Car chaque philosophe ne nous est connu que par le truchement d’autres philosophes. C’est par exemple le platonicien Simplicius qui, au VIe siècle, disputait Aristote, parce qu’il avait mal compris Parménide. J’aime vivre à l’intérieur de ces mondes étrangers, suivre les transmissions de pensées, observer ce qu’elles produisent dans d’autres têtes en explorant l’espace-temps des bibliothèques. Je suis une sorte d’aventurier, de détective, de barbouze de la philosophie antique et médiévale.

 

Pourquoi ce choix de l’histoire de la philosophie et non pas celui de la création de concepts ?

«À l’âge de
4 ans, j’eus l’intuition de
la contingence, la révélation
de la présence. Pourquoi
y a-t-il quelque chose plutôt que rien? Et puis: que fais-je ici? Qui suis-je?»

Les « penseurs sachant penser » m’ont toujours donné l’impression d’être restés dans la caverne de Platon et de n’y avoir écrit que des graffitis. Georges Gusdorf [1912-2000] disait que le rêve de tout philosophe était de mettre fin à la philosophie, parce qu’il voulait dire le dernier mot sur le prétendu « fond » des choses. Ce qui m’intéresse, depuis l’âge de 4 ans, est de répondre à l’invraisemblable question qui ne m’a pas quitté depuis mon enfance, lorsque j’eus l’intuition de la contingence, la révélation de la présence. Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Et puis : que fais-je ici ? Qui suis-je ? Je me tenais dans un bois et je me suis senti tout à coup gorgé d’une présence insolite. Ce fut une éruption philosophique, un Pompéi métaphysique. La philosophie naît de l’étonnement, de l’émerveillement. On le sait au moins depuis Platon et Aristote. Mais celui-ci se prolonge. Comme un amour qui tourne bien. Ainsi je ne me suis jamais habitué à ce qu’il y ait quelque chose plutôt que rien, comme dirait aussi Leibniz. Et je n’ai cessé d’interroger la présence des choses et de moi-même mal défini au milieu des éléments.

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