Mai 68 ou la revanche de Sartre
© Laurent Parienty pour PM
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Cet article est issu du numéro 18 de Philosophie magazine « 18 - avril 2008 », en kiosque le 27 mars 2008. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
« Quand la France s’ennuie » écrit Pierre Viansson-Ponté dans Le Monde du 15 mars 1968… Pas pour longtemps. L’université de Nanterre, créée en 1964 au milieu de bidonvilles, est depuis quelque temps déjà un haut lieu de la contestation. Le 22 mars, 142 étudiants franchissent le pas et occupent la salle du Conseil de l’université pour obtenir la libération de deux de leurs camarades arrêtés à l’occasion d’une action du « Comité Viêtnam national ». La contestation anti-impérialiste, les revendications de mixité dans la Cité universitaire, tout cela constitue un terreau propice à une agitation quotidienne animée par un leader charismatique, jouant de son humour comme arme provocatrice, Daniel Cohn-Bendit. Étudiant en sociologie, le futur porte-parole du mouvement évolue dans un bouillon de culture contestataire.
Le chaudron de Nanterre-la-folie
Alain Touraine est alors la grande figure de la sociologie nanterroise. Sa critique de la société française au nom de la modernisation nécessaire se trouve en phase avec une bonne partie du mouvement étudiant, auquel il consacre dès 1968 un ouvrage important, Le Mouvement de Mai ou le communisme utopique. Un milieu estudiantin qui se nourrit aussi d’ouvrages comme celui de l’Internationale situationniste, De la misère en milieu étudiant, ou encore de La Société du spectacle de Guy Debord et du Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations de Raoul Vaneigem (lire cahier central). Quant à la seconde -personnalité du campus nanterrois, le philosophe Henri Lefebvre, il s’agit d’une des figures tutélaires du mouvement de 68. Son enseignement est centré sur une critique de la société sous ses divers aspects, y compris le cadre de vie, l’urbanisme, les croyances. D’abord au CNRS, puis à la faculté de Strasbourg de 1958 à 1963, lieu de naissance du situationnisme, Henri Lefebvre est nommé à Nanterre dès sa création. Exclu du PCF en 1956, ce marxiste critique défend la pensée dialectique. À Nanterre, Jean Baudrillard et René Lourau, ses deux assistants, relaient son travail.
La contestation se déplace, dès les premiers jours de mai, de Nanterre au Quartier latin. Cette fois, le 3, ce sont les forces de police qui transgressent les franchises universitaires en intervenant dans la Sorbonne. Alors qu’ils embarquent les militants les plus motivés, l’événement se situe à l’extérieur de l’enceinte universitaire où les étudiants se rassemblent spontanément et, fait inédit, chargent les forces de police au cri de « Libérez nos camarades ». C’est le premier d’une longue série d’affrontements entre les étudiants et la police. La dynamique est enclenchée et elle ne cessera de progresser. Le soir même, le secrétaire général du syndicat national de l’enseignement supérieur (SNE-Sup), Alain Geismar, appelle à la grève générale. Des personnalités universitaires de Nanterre se portent aux côtés de leurs étudiants et, le 6 mai, le sociologue Alain Touraine, les philosophes Henri Lefebvre, Paul Ricœur et Guy Michaud se présentent au rectorat pour assurer leur défense.