Hors-série "Platon"
Manuela Valle : quand Platon fait le Beau
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Cet article est issu du Hors-série n°n°45 de Philosophie magazine « Platon. Comment sortir de la caverne ? », en kiosque le 11 juin 2020. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
La philosophe Manuela Valle débat ici de l'esthétique, essentielle dans l'œuvre platonicienne, du Beau et de ses liens avec le Vrai et le Bien. Mais aussi de la gymnastique, de la laideur proverbiale de Socrate, de la beauté de son amant et des atouts physiques de l’auteur du Banquet. L’occasion de faire plus intimement connaissance avec Platon.
Quelle est la place du Beau chez Platon, et sa relation avec le Vrai et le Bien ?
Manuela Valle — Chez Platon, la coïncidence entre le Beau, le Vrai et le Bien n’est jamais garantie. Nous ne rencontrons pas, dans le monde qui nous entoure, l’alignement de ces qualités. Ainsi, le Beau, le Vrai et le Bien sont l’objet d’une quête. C’est dans Le Banquet qu’il est question du rapport entre le Beau et le Vrai, dans le discours de Socrate. Socrate explique comment il a été initié, jeune, par la prêtresse Diotime de Mantinée (xxii, 201d, sq.). Le simple fait qu’il rapporte ces propos défie les convenances – à l’époque, les femmes libres sont interdites dans ce type de banquet. Dans cet échange passé avec Socrate, Diotime commence par raconter la naissance d’Éros, en précisant qu’il s’agit d’un démon [daimon, relais entre les hommes et dieux], engendré par l’accouplement de Poros (symbolisant l’opulence et l’ardeur) et de Pénia (la pauvreté), le jour de la naissance d’Aphrodite, déesse de la beauté. Éros désire le Beau, parce qu’il connaît son existence, mais ne le possède pas. Dans la suite de son discours, Diotime décrit le Beau d’une manière très intéressante ; c’est l’un de ces passages clés où Platon essaie de nous faire comprendre ce qu’est une Idée. On tend vers l’Idée en s’extrayant progressivement du sensible. Ainsi dans le domaine érotique : notre préférence va d’abord aux beaux corps, puis nous comprenons qu’il leur manque quelque chose s’ils ne contiennent pas une belle âme – il n’y aurait aucun intérêt à passer sa vie avec un top model à la tête vide. Notre quête se porte donc au-delà de la beauté physique, elle vise autre chose. Mais quoi ? La réunion entre le Beau et le Vrai, qui sera plus féconde.
Et qu’en est-il du Bien ?
Le Bien apparaît, dans La République, encore plus éloigné, plus inaccessible que les autres Idées, donc que le Beau et le Vrai. Le Bien est décrit comme le soleil qui éclaire les autres Idées. C’est à mon sens ce qui permet au système de Platon de rester ouvert. S’il avait défini le Bien, sa philosophie se serait refermée en un système.
Dans les dialogues, il est souvent question de gymnastique. D’ailleurs, le nom Platon est un surnom qui signifie « baraqué ». Comment l’interpréter ?
Son véritable prénom était Aristoclès. Traditionnellement, on traduit « Platon » par « large d’épaules » ou « aux pectoraux imposants », cependant il existe un débat pour savoir ce que Platon avait au juste de si impressionnant… Une autre traduction possible est « doté d’attributs masculins imposants ». C’est ce que dit l’un des meilleurs philologues et exégètes italiens de la littérature grecque, Luciano Canfora, qui invoque à l’appui de sa thèse Antisthène, qui s’est amusé à parer Platon d’un autre sobriquet, « Sathon », qui signifie « gros pénis » – mais aussi Aristophane, qui dans Ploutos et dans L’Assemblée des femmes, évoque un certain Aristillo, diminutif d’Aristoclès qui contient la même allusion sexuelle. C’est une affaire sérieuse !