Matchs au sommet
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Cet article est issu du numéro 124 de Philosophie magazine « Avons-nous besoin des élites ? », en kiosque le 25 octobre 2018. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Qui voulons-nous avoir sur la tête ? Un homme d’État, un milliardaire, un philosophe… ou personne ? Les plus grands penseurs s’affrontent.
Voulons-nous d’une élite des talents ?
OUI ! / Platon (428-348 av. J.-C.)
“La sagesse donne aux philosophes l’obligation de gouverner”
Fils d’une des plus nobles et riches familles d’Athènes, Platon prône le gouvernement des meilleurs. Et pas n’importe lesquels ! Dans sa République, cité idéale gouvernée par le principe de justice, il confie les rênes du pouvoir à des philosophes-rois. Mais pourquoi diable des sages iraient se mêler de politique ? C’est que, pour l’élève de Socrate, la société est faite de trois castes, chacune personnifiant une partie de l’âme : le peuple des artisans n’est que désir et passions ; les gardiens, qui protègent les chaumières, cultivent force et honneur ; enfin, les philosophes, hommes de raison, sont appelés à les diriger tous. Quand l’harmonie règne entre ses différentes parties, quand chacun assume sa fonction propre, tout est pour le mieux. La justice règne dans la Cité. Mais, ce n’est pas tout : cette structure pyramidale est aussi fondée sur une inégalité de savoir. Pour Platon, impossible de confier le pouvoir à un peuple qui cède à toutes les illusions. Alors, pourquoi ne pas se tourner vers les guerriers, qui incarnent le courage ? Même après une éducation physique très poussée, ils restent aveugles au Bien et ne se soucient pas de la vérité.
Uniques guides possibles, donc : les philosophes. Après une longue formation intellectuelle, ce sont eux qui entretiennent un véritable commerce avec les Idées du Vrai, du Beau et du Bien – qui, pour Platon, sont les seules réalités au-delà du flux des apparences. Ces âmes bien nées, et bien éduquées, possèdent des compétences qui les placent à la tête du reste des hommes. Au-dessus des conflits d’intérêts et des fausses vérités. Tel est leur privilège, mais tel est aussi leur devoir. Pour Platon, leur sagesse leur donne l’obligation de gouverner : « Les maux ne cesseront pas pour les humains avant que la race des purs et authentiques philosophes n’arrive au pouvoir ou que les chefs des Cités, par une grâce divine, ne se mettent à philosopher », écrit-il dans sa septième Lettre. Une déclaration choquante, mais qui ne manque pas d’actualité. Entre un ancien khâgneux et un richissime ex-animateur de télé-réalité, qui sera le meilleur président ? Platon a choisi.
NON ! / Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865)
“L’école doit procurer à tous ‘l’égalité des fonctions et l’équivalence des aptitudes’”
Voici un philosophe qui, contrairement à Platon, n’est pas de la haute. Autodidacte, fils d’un tonnelier et d’une cuisinière, il est le premier à se réclamer de l’anarchisme. Avec lui, ni Dieu ni maître ! Le fil rouge de son grand Système des contradictions économiques, ou Philosophie de la misère est d’ailleurs une critique de l’élitisme. Le progrès ne profiterait qu’à « un petit nombre de privilégiés, qui composent ainsi l’élite des nations ». Quant à la France d’en bas, elle ne connaît que hiérarchie et exploitation. Pour Proudhon, les inégalités ne sont pas naturelles mais bien le produit de l’histoire et de la violence. En ce sens, elles peuvent et doivent être éradiquées : « Toute inégalité […] porte en soi le signe de son illégitimité et l’annonce de sa déchéance. » Pour établir une société réellement égalitaire, les hommes doivent s’entraider ; sans que ni roi ni patron ne prenne le dessus. C’est la célèbre théorie du mutuellisme.