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Mythologie du poisson rouge

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Mythologie du poisson rouge

© Kyaw Tun/Unsplash

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Les poissons rouges sont en train de coloniser l’ensemble de la planète : telles sont les conclusions d’une étude récente, qui fait du poisson rouge un marqueur de l’Anthropocène. Mais que symbolise donc ce petit animal du quotidien ?


 

De quoi le poisson rouge est-il le nom ? À cette question ouverte, on peut apporter différents éléments de réponse, qui font signe dans une même direction : le poisson rouge (Carassius auratus) est le visage de notre monde et de ses contradictions.

  • Mondialisation. Le poisson rouge, c’est d’abord le symbole de la globalisation. Les études le montrent : prélevé dans son Asie originaire, transporté aux quatre coins du monde et finalement relâché dans la nature, son aire de répartition est désormais une immense biorégion à cheval sur l’ensemble des continents. Le poisson rouge est partout, se propageant en suivant les grands flux mondiaux qui connectent l’entièreté de la planète. Son immixtion dans tous les milieux participe de leur homogénéisation.
  • Immédiateté. Le poisson rouge, dit-on, a une mémoire de quelques secondes. Il vivrait dans une sorte de continuel présent. L’idée a été souvent remise en question. Mais elle persiste. Et, à bien des égards, le poisson rouge sans mémoire, dont l’existence semble consacrée à la seule jouissance hédoniste, au contentement de soi, ressemble à notre époque faite d’immédiateté : « La durée d’attention de la génération des millenials, celle qui a grandi avec les écrans connectés : 9 secondes. Nous sommes devenus des poissons rouges, enfermés dans le bocal de nos écrans, soumis au manège de nos alertes et de nos messages instantanés », écrit le journaliste Bruno Patino dans La Civilisation du poisson rouge (Grasset, 2019), où il fait de cette modeste créature marine le symbole d’une crise de l’attention.
  • Idéalisme. L’aquarium du poisson est un petit univers clos sur lui-même. Mais pour le grand Autre, le spectateur extérieur que nous sommes, ce monde que nous enveloppons de notre regard est absolument transparent, absolument poreux. Dans A World of Pure Experience, William James faisait de cette image, celle d’un « globe de cristal où nage le poisson », le symbole du grand fantasme de l’« idéalisme absolu » : le rêve d’une porosité sans obstacle et sans résistance du monde à la pensée, nourri par le désir d’une compréhension de tout par la conscience.
  • Toute-puissance. Le petit poisson rouge ne peut sortir de son bocal. Mais nous pouvons, nous, y faire irruption. La survie du poisson rouge, à vrai dire, en dépend. Nous devons sans cesse lui apporter quelque chose que son monde ne contient pas, afin qu’il puisse continuer à vivre : de la nourriture bien sûr, mais également une eau propre, parfois des traitements vétérinaires, etc. Nous sommes, pour le poisson rouge, à l’instar d’un Dieu tout-puissant, dont dépend son maintien dans l’être. Le poisson rouge lui-même, quant à son existence, n’est pas autre chose qu’une création de l’homme – du moins le résultat d’un très long processus de domestication et de sélection qui « a commencé en Chine au VIIIe siècle avec la capture et l’élevage en bassins de spécimens présentant des particularités remarquables », comme l’écrit Jean-Pierre Digard dans L’Homme et les animaux domestiques (Fayard, 2009).
  • Beauté. Que nous apporte le poisson rouge ? Pas de l’affection, assurément. S’il plaît, c’est d’abord parce qu’il charme la vision. C’est du moins pour cette raison – et non à des fins alimentaires – qu’il fut d’abord domestiqué. Le zoologiste Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, citant un certain « Rauch » dans Acclimatation et domestication des animaux utiles (1861), évoque avec étonnement « ce qu’on n’a pas hésité de faire pour un poisson inutile, qui n’a de prix que dans la richesse de sa robe éclatante ». Le nom même de l’animal est caractérisé par un élément visuel, une couleur (qui n’est d’ailleurs pas toujours rouge, et les Anglais parlent d’ailleurs de goldfish, « poisson doré »).
  • Écologie. Plutôt que de regarder le poisson de l’extérieur, la prise de conscience écologique peut en même temps nous amener à nous considérer à son image. Nous vivons à l’intérieur d’un bocal, la planète Terre. Mais le poisson, lui, « ne peut pas grand chose ! », écrit avec humour l’auteur sous pseudonyme Opticon Tessour dans Tout cela a-t-il un sens ? Comprendre la vie, le monde et l’histoire grâce aux... poissons rouges ! (2022). « Ses possibilités sont quelques peu limitées ! Après tout, c’est un prisonnier, il ne peut pas modifier son environnement. » Nous le pouvons au contraire, pour le meilleur et pour le pire – plutôt pour le dire, jusqu’à maintenant. Nous sommes en passe de rendre inhabitable notre grand aquarium planétaire.
  • Limitation. Le poisson rouge, semble-t-il, adapte sa taille à celle de son habitacle. « La rumeur veut qu’un poisson rouge grandisse en fonction de la taille de son aquarium. Si vous augmentez la taille de l’aquarium, le poisson rouge continuera à grandir. […] Inversement, si vous gardez un poisson rouge dans un petit aquarium, il cessera de grandir ou mourra », écrit l’essayiste Thomas Van sur son blog (« Fish Tank Philosophy: The Goldfish Theory »). Van y voit une « analogie de la condition humaine », car les êtres humains « ont la capacité unique de croître jusqu’à atteindre la taille maximale permise par leur environnement ». L’analogie a de quoi laisser perplexe : ce qui singularise l’humain, n’est-ce pas précisément le dépassement de ce seuil de soutenabilité ? N’est-ce pas ce seuil que rappelle le poisson rouge ajusté à la taille de son bocal ? Nous nous comportons bien davantage comme des poissons relâchés dans une nature qui, ne percevant plus les limites de leur milieu, croissent et se multiplient sans modération, jusqu’à devenir invasifs.
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