Le livre du jour
“N’oublie pas de vivre”, de Pierre Hadot
© Éditions Albin Michel
On connaît Pierre Hadot (1922-2010) comme un fin connaisseur des Anciens, qu’il étudie en jetant un regard critique sur notre époque contemporaine : c’est ainsi que dans Qu’est-ce que la philosophie antique ? (Gallimard, coll. Folio Essais, 1995) et La Philosophie comme manière de vivre (première édition Albin Michel, 2003), il montre que durant l’Antiquité, la philosophie était moins une science abstraite qu’une recherche, appliquée et concrète, concernant la meilleure manière de mener son existence. On sait moins que Pierre Hadot était également un grand lecteur de Goethe. Dans cette réédition en poche de N’oublie pas de vivre. Goethe et la tradition des exercices spirituels (première édition Albin Michel, 2008), il se tourne vers l’écrivain allemand pour vanter la pratique des « exercices spirituels » qui s’est perpétuée à travers les âges avec toujours le même objectif : vivre mieux, plus serein et plus heureux. Cela passe notamment par un autre rapport au temps. Voyons.
Qu’est-ce qu’un exercice spirituel ?
Il faut, avant toute chose, lever un possible malentendu : par « exercices spirituels », Pierre Hadot ne fait aucune référence à une quelconque spiritualité religieuse. Cette formule ne désigne chez lui que les activités intellectuelles « laïques » destinées à modifier notre manière de voir le monde et d’accueillir les événements, et donc à nous transformer nous-mêmes. Rien de plus fréquent, rappelle Hadot, durant l’Antiquité, où les maîtres encourageaient fréquemment à s’adonner à de tels exercices spirituels, comme l’avait bien remarqué Johann Wolfgang von Goethe, qui lui-même s’inspirait des auteurs antiques.
« La santé du moment »
Un exercice spirituel en particulier avait retenu l’intérêt de Goethe : celui qui consistait à prendre conscience du présent pour savourer pleinement l’expérience de l’instant – ce qu’il appelle la « santé du moment ». C’est le cas d’Aristippe par exemple – qui était un disciple de Socrate –, mais plus généralement, c’est toute la sagesse de l’épicurisme qui « est avant tout une thérapeutique de l’angoisse » en nous exhortant à jouir des plaisirs d’un présent pur, débarrassé du souci de sa durée. C’est également le sens du célèbre carpe diem, dont Pierre Hadot veut rappeler le sens originel : « Ce carpe diem d’Horace n’est pas du tout, comme on se le représente souvent, un conseil de jouisseur, c’est au contraire une invitation à la conversion, c’est-à-dire une prise de conscience de la vanité des désirs superflus et sans limites, une prise de conscience aussi de l’imminence de la mort, de l’unicité de la vie, de l’unicité de l’instant ».
L’époque romantique aspire à l’idéal et en oublie le présent
Mais pourquoi Goethe s’est-il intéressé de si près à cette éthique de la présence au monde et à soi-même ? Parce qu’à son époque triomphait en Europe la vision romantique du monde, entre nostalgie pour le passé révolu, quête d’un lointain d’autant plus idéal qu’il est inaccessible… et dénigrement de la trivialité du quotidien. Pour Goethe, le romantisme se condamnait au malheur en refusant de donner sa chance à l’immédiateté de l’existence, pourtant seule capable de rendre la vie réellement heureuse. Tel est d’ailleurs l’enjeu auquel sont confrontés tous ses personnages, Faust, Hélène, Wilhelm Meister notamment : est-il possible de vivre pleinement le présent malgré notre finitude, la certitude de mourir un jour ?
Deux traditions philosophiques ennemies
Mais les romantiques ne sont pas seuls en cause : à leurs côtés, il existe toute une tradition platonicienne et chrétienne qui se montre adepte du memento mori (« souviens-toi que tu vas mourir ! »), qui cultive « l’art de mourir » (ars moriendi) et valorise la recherche d’une existence au-delà de la vie terrestre hic et nunc. À l’inverse, c’est non seulement Goethe, mais aussi des auteurs modernes comme Spinoza ou Nietzsche, qui promeuvent un « art de vivre » valorisant la vie présente. Encore faut-il rappeler que parvenir à jouir d’un présent n’a rien d’inné ou de spontané, mais qu’il est le produit de véritables exercices spirituels dûment pratiqués, compris et répétés... Bref, au travail !
Paru initialement en 2008, N’oublie pas de vivre. Goethe et la tradition des exercices spirituels, de Pierre Hadot, vient d’être réédité en format poche aux Éditions Albin Michel. 256 p., 8€ 50, disponible ici.