Pendant que j’y pense / mars 2017
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Cet article est issu du numéro 107 de Philosophie magazine « Peut-on aller bien dans un monde qui va mal ? », en kiosque le 15 février 2017. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Un jour, le savoir l’a saisi et son monde a basculé. Stéphane Audoin-Rouzeau parle d’« initiation » depuis qu’un objet d’étude a traversé sa route de savant : le génocide des Tutsis au Rwanda, qui fit 800 000 victimes entre avril et juillet 1994. Dès lors, il a fait sien ce conseil de Charles Péguy : dire ce que l’on voit et, surtout, « voir ce que l’on voit ». Son livre Une initiation. Rwanda (1994-2016) (Seuil, 176 p., 17 €) est une tentative d’approcher au plus près la violence inouïe, d’en témoigner, de la comprendre, de se battre pour la dire quand les responsables la nient (à commencer par la France). Il dit aussi, avec droiture et fièvre, que tout son travail antérieur s’en trouve « démonétisé ». Stéphane Audoin-Rouzeau est l’un des grands historiens actuels de la Grande Guerre, il a passé sa vie à étudier le fait guerrier et tout ce qu’il charrie : la fascination, le rejet et le déni, le combat, les atrocités, les armes, les corps mutilés, violés. Il se dit lui-même plutôt militariste et conservateur, peu enclin à jouer la belle âme. En 1994, le Rwanda le laisse indifférent. Ce n’est qu’en 2008, invité à un colloque à Kigali, qu’il est happé, immergé, submergé par les lieux de commémoration, la parole des rescapés, les convulsions de terreur qui hantent le cri des femmes quinze ans plus tard. Il s’interroge sur son aveuglement, sur la science historique, sur l’escroquerie du « plus jamais ça », sur ce qu’est le savoir s’il ne creuse pas un avant et un après. L’initiation bouleversante dont témoigne Audoin-Rouzeau ressemble à ce que Bataille appelait « l’expérience intérieure » : un « voyage au bout du possible de l’homme ».