Pendant que j’y pense / mars 2019
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Cet article est issu du numéro 127 de Philosophie magazine « L’étrange logique de la mémoire », en kiosque le 21 février 2019. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
« Espiègle » est de ces mots qui font rêver les enfants. Allez savoir pourquoi, il m’évoquait les putti des tableaux italiens, reproduits en série sur les boîtes de chocolats : des angelots qui s’ennuient un peu, incrédules, un poil moqueurs, narquois. Peut-être envoyaient-ils des flèches tirées d’un carquois comme celui de Robin des Bois, un autre narquois. Michel Serres ne parle pas des anges, que pourtant il sait voir, dans ses délicieuses Morales espiègles. Recomposées en hommage aux Éditions du Pommier qu’il a cofondées il y a vingt ans, il y défend les vertus molles du polochon et le chahut comme conduite morale. À ses arrière-petits-enfants, il livre avec panache et tendresse ses « confessions de père-grand » qui fut – et demeure ? – maître-chahuteur devant l’Éternel, Quichotte contre les tricheurs et « savantasses » marchant grave pas. Mais derrière ces récits irrésistibles de blagues de potaches, ou canulars d’équipage, ou encore l’histoire grandiose d’une girafe envoyée à Pompidou, le philosophe s’interroge sur le « rire dur » : lorsque la moquerie, de flèche narquoise en flèche narquoise, peut tourner au lynchage. L’espièglerie qu’il cultive est fille de la douceur, de l’humilité et de l’imagination. Une forme de bonté, assez chrétienne, un peu païenne. Alors seulement, « espiègle » peut dire l’essence comique de la morale. On raconte que Till l’Espiègle était représenté avec la chouette de la sagesse. Désormais, pour nous et les enfants qui suivront, le mot espiègle évoquera l’œil de Michel Serres.