Vie quotidienne
Petit guide de survie aux mails agressifs avec Roman Jakobson
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« Tu n’es pas sans savoir que », « Je n’ai toujours pas reçu la pièce jointe, Didier », « OK. » Une double négation, un prénom en fin de phrase, un point après un simple « OK » : rien de querelleur, au premier abord, dans ce petit florilège d’extraits de mails. A priori, la tournure de ces phrases pourrait laisser penser qu’il s’agit d’une froideur neutre, purement professionnelle. Pourtant, surtout s’ils se répètent à longueur de journée, tous ces petits éléments peuvent être perçus comme une « micro-agression », témoignant de l’exaspération de l’expéditeur. Sensiblerie que tout cela ? Que nenni – derrière des formules toutes faites et des signes de ponctuations savamment placés, se cache en effet un emploi tout à fait conscient du langage. Admettons-le : pour signifier notre agacement l’air de rien, sans nous « mouiller » auprès de notre interlocuteur, il nous arrive à nous aussi d’avoir recours, à différents degrés, à ces pernicieuses petites astuces rédactionnelles… Alors, comment faire de notre boîte mail une « safe place » pour tout le monde ? Petit guide de survie aux micro-agressions par courriel (et comment les éviter), avec le linguiste russe Roman Jakobson (1896-1982), qui analyse le langage selon six grandes fonctions dans son célèbre article « Linguistique et poétique » (1960), repris dans ses Essais de linguistique générale (1963).
- La fonction expressive pour doser son exaspération. Consistant à « donner l’impression d’une certaine émotion », cette fonction, par mail, remplace les expressions faciales. Tout ce qui s’écrit doit donc pouvoir se dire « en face » sans regret. Les majuscules, par exemple, sonnent comme UN CRI dans la tête de celui qui les lit. Crierait-on à la figure du destinataire d’un mail ? L’usage est donc de privilégier la stratégie d’euphémisation de la fonction expressive. « Sauf erreur de ma part » (je sais que j’ai raison), « tu n’es pas sans savoir que » (tu aurais dû savoir). Ces expressions, certes irritantes, évitent de transformer nos boîtes mails en terrains de catch virtuel.
- La fonction métalinguistique pour s’assurer que l’on parle le même langage. « Le message requiert un code, commun […] au destinateur et au destinataire », explique Jakobson. Or, certaines expressions ou signes de ponctuation peuvent être interprétés différemment. Pour certains, mettre un point à la fin de « OK. » marque un énervement. Il s’agit donc d’apprendre à maîtriser « les codes » de l’entreprise dans laquelle on travaille afin d’éviter les impairs et les vexations inutiles.
- La fonction conative pour convaincre plutôt qu’ordonner. Mettre « urgent » en objet du mail serait la traduction de cette fonction dont le but est de faire (ré)agir celui qui reçoit le message. Selon Jakobson, elle se divise en deux grands modes : donner des ordres et convaincre. Donner des ordres, c’est bien, démontrer leur nécessité, c’est souvent mieux.
- La fonction référentielle pour donner des informations utiles. Selon Jakobson, les sujets de langage partagent les mêmes « références » qui renvoient à des « réalités » précises. Pourtant, il est fréquent de recevoir des mails « flash info » évoquant un obscur problème technique dans un autre service. Ce sont des monstres communicationnels : on ne sait plus à qui ni à quoi se réfère le message. Le « destinateur » doit donc sélectionner minutieusement les « destinataires ».
- La fonction phatique pour maintenir le contact. Au téléphone, c’est « allô », par mail c’est « bien reçu » : le sujet vérifie que la communication est maintenue. Il s’agit de matérialiser la connexion entre les personnes, pour éviter d’écrire dans le vent… et de se prendre des vents.
- Quid de la fonction poétique ? Grande absente de nos conversations professionnelles, elle serait peut-être un remède à la langueur monotone de certaines interminables séries de mails, feuilles mortes de notre vie sociale…