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“Pourquoi désirons-nous tant être reconnus ?”

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“Pourquoi désirons-nous tant être reconnus ?”

Illustration : © Séverine Scaglia pour PM

Cet article est issu du numéro 150 de Philosophie magazine « Pourquoi on s’énerve ? », en kiosque le 03 juin 2021. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Question de Camille Pascal

Tout désir est en son fond désir d’éternité, écrivait en substance Platon. Hegel rectifiera, notamment dans sa « dialectique du maître et de l’esclave » : tout désir est en vérité désir de reconnaissance. Nous ne désirons pas simplement aimer ou être aimés, mais que la valeur de notre amour soit reconnue par les autres. Nous ne désirons pas simplement un salaire pour notre travail, mais la reconnaissance de la qualité, de la valeur de ce travail… Et cette reconnaissance, précise Hegel, doit être objective : ainsi nous soumettons-nous au regard des autres, à leur validation, à leur jugement, des objets – réalisations, œuvres, contrats de mariage, cadeaux… Pour vous répondre, Camille, nous pouvons donc commencer par distinguer cette reconnaissance objective de la reconnaissance tout court. En précisant que la reconnaissance visée doit être objective, Hegel nous aide à résister à l’obsession d’une reconnaissance exigée au titre de ce que l’on est, non de ce que l’on a fait, manifesté ou prouvé. Mon opinion n’a pas à être reconnue simplement parce qu’elle est mienne, mais parce qu’elle est bien argumentée, habilement défendue. Je n’ai pas à être reconnu simplement parce que j’existe, mais parce que j’ai fait des choses intéressantes, originales, qui peuvent être objectivement reconnues par les autres. Si, par exemple, j’aspire à être reconnu en tant qu’artiste, il faut que je produise des œuvres et les soumette au regard des autres, pas uniquement que je me déclare artiste, voilà ce que veut dire Hegel. L’idée est simple, mais à l’heure où certains influenceurs sont parfois suivis par des milliers de followers sans rien faire d’autre que narrer la banalité de leur quotidien, elle peut sembler difficilement audible…

Reste la question du pourquoi : pourquoi ce besoin de reconnaissance est-il si fort ? Probablement parce que nous allons mourir et le savons. Obtenir, avant de mourir, une reconnaissance objective de notre valeur, c’est échapper en partie à notre mortalité : peut-être que je vais mourir, mais ma valeur, elle, est éternelle… Voilà pourquoi nous nous tournons vers les autres avec autant d’attente, de désir, d’intensité : nous avons besoin d’eux, qu’ils nous disent que nous ne valons pas rien. Et eux aussi. Chacun se tourne donc vers les autres avec la même attente, le même désir qui fait le sel de l’existence, tout en étant, au fond, impossible à satisfaire complètement. 

“Le bonheur ne vaut-il que s’il est partagé ?”

Question de Marie Cheynel

Si le bonheur renvoie à un état durable de satisfaction existentielle, à une coïncidence avec soi et avec le monde, il semble difficile à définir hors la relation aux autres. D’ailleurs, toutes les études sur le bonheur montrent qu’il dépend avant tout autre critère de la qualité de nos relations avec ceux que nous côtoyons régulièrement. Puisque nous vivons avec et parmi les autres, comment définir le bonheur sans prendre en compte notre relation à eux ? Même s’il existe des satisfactions personnelles – bonheur de voir son travail reconnu, de se sentir habiter le cosmos ou la Nature… –, ces dernières semblent redoublées lorsqu’elles sont partagées, comme si les animaux sociaux que nous sommes étaient destinés à vivre leur bonheur davantage ensemble que séparés. C’est aussi ce que veut dire Aristote lorsqu’il définit l’homme comme « animal politique » : le plus grand bonheur de tels animaux est de construire ensemble un bonheur commun – une belle définition de la politique. Bien sûr, il existe des petits bonheurs, goûtés à l’abri des regards, mais ils ont peu de saveur à côté des bonheurs partagés.

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