Le débat
Pourquoi musées et théâtres restent-ils fermés quand les églises restent ouvertes ?
Une femme manifeste avec une banderole “Le théâtre / un lieu culte”. © Édouard Brane/Hans Lucas via AFP
Depuis l’annonce le 30 octobre dernier du deuxième confinement, musées, théâtres et cinémas ont fermé leurs portes au public. Une décision justifiée par la reprise de l’épidémie, qui s’accompagne alors également de la fermeture des lieux de culte. Aussi, l’annonce de la réouverture de ces derniers le 28 novembre a suscité l’incompréhension, voire l’indignation, dans le monde de la culture. Comment comprendre cette différence de traitement ? Formellement, la décision s’explique par un argument juridique : l’exercice du culte constitue une liberté fondamentale protégée par la Constitution. En réponse, des organisations professionnelles de la culture saisissent le 15 décembre le Conseil d’État en référé liberté, pour examiner la réouverture des lieux culturels – sans succès.
Au-delà de l’argument juridique, la question est philosophique. Si les lieux de culte ont réouvert et non les lieux culturels, alors même qu’il n’est pas établi que les musées ou les cinémas soient des lieux de contamination plus importants, c’est qu’on estime que l’expérience religieuse se distingue de l’expérience culturelle. Y aurait-il dans l’exercice du culte – dans ses rituels, ses calendriers rigoureux, la communion entre croyants qu’il organise – quelque chose de plus, ou du moins de plus urgent, que dans la fréquentation de lieux culturels ? Mais la culture ne donne-t-elle pas également accès à une forme de transcendance ? Et le rôle d’une République laïque n’est-il pas alors, précisément, de ne pas privilégier une expérience à l’autre ?
Pour répondre à ces questions, qui touchent à l’entrelacement du sacré et de la culture, nous avons interrogé Rémi Brague et Olivier Py. Pour le premier, philosophe et spécialiste de la philosophie médiévale arabe et juive, le culte est une activité suréminente parce qu’elle nous met en contact avec la transcendance, alors que la culture, « située à un niveau exclusivement humain », se réduit à « un divertissement ou une propagande ». Pour le second, dramaturge et actuel directeur du Festival d’Avignon, qui défend l’inscription d’un « devoir de défense de la culture » dans la Constitution, aller au musée ou au théâtre sont des expériences tout aussi fondamentales que d’aller à la messe parce qu’elles nous ouvrent autrement au mystère de la condition humaine. Un « pour ou contre » argumenté et engagé.