À la loupe
Quatre nuances d’abstention
© Valérie Dubois/Hans Lucas
Comme en 2017, le second tour de la présidentielle opposera Emmanuel Macron et Marine Le Pen. Que vont décider les électeurs de gauche, et notamment les 22% qui ont voté Jean-Luc Mélenchon ? Le candidat insoumis a en effet appelé à ne pas donner une voix à Marine Le Pen… sans explicitement appeler à voter pour Emmanuel Macron. Et de fait, près de 30% de ses électeurs comptent s’abstenir – et autant, voter Marine Le Pen.
Mais que signifie un tel geste ? Il peut s’agir d’une révolte anarchiste, d’une impuissance assumée, d’un désir de ne pas participer. Ou encore de rester cohérent. Passage en revue des différentes positions philosophiques sur l’abstention.
Le refus : Élisée Reclus
Voter, c’est légitimer le système de la démocratie représentative. Si l’on s’oppose à ce genre d’institutions, il est logique qu’on ne se déplace pas aux urnes pour élire un candidat. Cette conception est celle de nombreux anarchistes et de leur cri de révolte « Ni Dieu, ni maître » : s’abstenir, c’est activement rejeter ce fonctionnement qui me fait choisir un ou des dirigeants alors que je n’en veux aucun et souhaiterais une démocratie directe. Comme l’écrivait le géographe anarchiste Élisée Reclus (1830-1905) dans une lettre de 1885, « Voter, c’est abdiquer ; nommer un ou plusieurs maîtres pour une période courte ou longue, c’est renoncer à sa propre souveraineté. […] Vous nommez des hommes qui sont au-dessus des lois, puisqu’ils se chargent de les rédiger et que leur mission est de vous faire obéir ».
La résignation : Arthur Schopenhauer
Pour un certain nombre de citoyens, voter ne sert simplement à rien. Que ce soit tel candidat ou un autre qui remporte l’élection, cela ne changera pas le cours des choses et mes conditions de vie. L’histoire se répète, tous les responsables appliquant peu ou prou la même politique, faute d’avoir des leviers nécessaires pour imposer un vrai changement. Dans cette perspective, l’abstention est le signe d’un profond découragement. Une conception des choses proche de celle de Schopenhauer (1788-1860), qui écrivait : « Dans chaque aspect, l’histoire ne montre que l’identique, sous diverses formes » (Le Monde comme volonté et comme représentation, suppl., 1844). Voter, c’est s’agiter vainement. La marche du monde se fait sans nous, et le droit de vote n’est qu’une manière de nous faire croire qu’on aurait prise sur elle.
La désertion : Henry David Thoreau
La politique se réduit-elle à aller voter une fois de temps en temps ? Pour certains, militer ailleurs (dans des structures associatives par exemple) ou agir au jour le jour pour ses idéaux aurait bien plus de sens que de donner une voix à des candidats qui n’incarnent pas notre vision du monde. On peut vouloir s’abstenir pour éviter la politique des politiciens, sans pour autant sombrer dans une léthargie ou un désespoir. On fuit, mais pour se concentrer sur une forme d’action que l’on estime plus efficace. On peut même vouloir se réformer soi-même et s’abstenir en un sens plus radical encore, en désertant totalement, à l’instar de Thoreau (1817-1862), qui expliquait : « Si l’on avance hardiment dans la direction de ses rêves, et s’efforce de vivre la vie qu’on s’est imaginée, on sera payé de succès inattendu en temps ordinaire. On laissera certaines choses en arrière, franchira une borne invisible ; des lois nouvelles, universelles, plus libérales, commenceront à s’établir autour et au dedans de nous ; ou les lois anciennes à s’élargir et s’interpréter en notre faveur dans un sens plus libéral, et on vivra en la licence d’un ordre d’êtres plus élevé » (Walden ou la vie dans les bois, 1854).
La cohérence : Max Weber
Si nous avons le sentiment qu’aucun candidat ne nous représente, pourquoi aller voter pour l’un d’entre eux ? On oppose souvent aux abstentionnistes que des gens se sont battus et sont morts pour obtenir le droit de vote. Mais ces derniers rétorqueront, à juste titre, que voter est un droit, pas un devoir. Quel sens y aurait-il à voter pour un candidat abhorré ? À ceux qui considéreraient qu’il y a malgré tout un devoir civique, certains répondraient que le vote est d’abord affaire de sensibilité individuelle. C’est ce que détaillait Max Weber (1864-1920) : « Il est vrai, la politique se fait avec la tête. Mais il est tout aussi vrai qu’on ne la fait pas uniquement avec la tête. Sur ce point les partisans de l’éthique de conviction ont parfaitement raison. On ne peut prescrire à personne d’agir selon l’éthique de conviction ou selon l’éthique de responsabilité, pas plus qu’on ne peut lui indiquer à quel moment il doit suivre l’une et à quel moment l’autre » (Le Savant et le Politique, 1919). Pointer l’irresponsabilité morale de mon geste ne suffit pas à ce que je sacrifie mes idéaux. J’ai le droit, en conscience, de suivre ce que ma conviction m’indique de faire.