Le chiffre du jour
Que change le 100 000e mort du Covid-19 ?
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100 000 : c’est la barre, symbolique, franchie par les morts du Covid-19 en France depuis le début de la pandémie. Un chiffre qui peut impressionner. Mais pourquoi nous paraîtrait-il plus terrible que 99 999 morts ? Il y a, dans l’effroi qu’il peut provoquer, quelque chose qui excède l’accumulation dramatique des victimes du virus. Le mort qui vient de nous faire passer le seuil fatidique est plus qu’un « simple » mort qui s’ajoute aux autres : son décès nous fait passer dans un autre monde, dans une autre réalité. Éclairage avec Hegel.
- Pour le comprendre, il faut revenir aux analyses de Hegel, dans sa Logique (1812-1816), sur le rapport entre « qualité » et « quantité ». Deux réalités sont différentes, qualitativement parlant, lorsque leur nature diffère. Chacune de ces réalités peut changer, quantitativement, sans que cette modification n’altère leur nature. « Ces deux déterminations sont jusqu’à un certain point indépendantes l’une de l’autre, en sorte que […] la quantité peut changer sans que se modifie la qualité de l’objet, et que, d’un autre côté, l’augmentation ou la diminution de quantité à laquelle l’objet est initialement indifférent a une limite. […] Il semble, au début, que le changement de la quantité n’exerce aucune action sur la nature essentielle de l’objet. » Si je vous enlève un cheveu, vous n’êtes pas chauve pour autant. Si, ces jours-ci, la température diminue d’un degré, l’eau ne se mettra pas à geler (si la température reste au-dessus de zéro). Un mort de plus est seulement un mort de plus.
- « Jusqu’à un certain point » : la précision de Hegel est essentielle. Tout l’intérêt du philosophe, c’est de montrer que lorsqu’elle franchit un certain seuil, la modification quantitative devient une rupture qualitative : « Cette limite franchie, la qualité change. […] Le changement […] consiste dans quelque chose de nouveau, d’autre, dans la rupture de la forme ancienne de l’être. » Les changements, dans la réalité, ne suivent pas uniquement une logique graduelle : il y a des « sauts », des « bonds », des basculements d’une réalité à l’autre, lorsque l’accumulation quantitative atteint une certaine limite. Une goutte d’eau et le vase déborde. Encore un cheveu arraché ou tombé, et vous voilà chauve ! Un dixième de degré en moins et l’eau commence à geler.
- Hegel étend cette logique du bond bien au-delà des phénomènes naturels. En politique, par exemple : « Les lois et la constitution deviennent autres quand l’étendue de l’État et le nombre de citoyens s’agrandissent. Il y a une mesure quantitative de l’État au-delà de laquelle il s’écroule intérieurement sous la même constitution qui, avant son extension, faisait son bonheur et sa force. » Ou encore en morale : « L’un-peu-moins et l’un-peu-plus constituent la frontière au-delà de laquelle la légèreté cesse d’être légèreté pour se transformer en quelque chose d’absolument autre : en crime. »
- Difficile d’anticiper ces points de bascule, qui tiennent souvent à une variation imperceptible, infinitésimale. Tant que la chose ne change pas de nature, nous percevons sa permanence et jugeons ces changements comme des accidents, au fond contingents, auxquels nous ne prêtons pas attention. Mais une fois que le changement a eu lieu, nous ne voyons plus que lui – de même que nous ne pouvons plus détacher nos esprits de ce chiffre frappant : 100 000 morts. Le seuil lui-même est certainement lié à notre manière de compter (en l’occurrence, la force du symbole tient à notre système décimal). Mais cet arbitraire n’enlève rien à l’analyse de Hegel : l’accumulation des morts devient, à un moment donné, tellement lourde à porter qu’elle nous fait entrer dans une nouvelle réalité.