Vos questions
“Qu’est-ce qu’une expérience mystique ?”
©Séverine Scaglia pour PM
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Cet article est issu du numéro 164 de Philosophie magazine « Réparer la Terre ? », en kiosque le 28 octobre 2022. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Question d’Aymeric Le Saux
Si une telle expérience, cher Aymeric, était facile à définir, elle ne serait peut-être plus… une expérience mystique. Une telle expérience est avant tout celle du mystère, c’est-à-dire de quelque chose que nous ne pouvons pas comprendre mais en quoi nous croyons, dont nous reconnaissons l’évidence : c’est l’expérience d’une réalité qui ne peut être saisie par notre entendement humain, qui se tient derrière les apparences (tout en étant capable de les transfigurer) et renvoie à une vérité première ou dernière du monde. Dans « expérience mystique », il y a d’abord « expérience » : il s’agit bien d’éprouver une présence. Quelque chose de plus grand que nous est là, dans lequel nous sommes plongés et qui nous traverse. Nous le sentons. C’est pourquoi, dans une telle expérience, nous ne sommes plus vraiment des individus : l’expérience mystique nous libère des frontières étroites de notre moi, de la pesanteur de notre ego. Une telle expérience se passe de médiateurs : pas besoin de mots, ni de prêtres, ni même de temps. C’est ici et maintenant qu’a lieu ce contact, cette rencontre avec la vérité de ce mystère. Nous n’avons même plus besoin d’être nous-mêmes. L’expérience mystique est rencontre d’une évidence, mais laquelle ? On ne peut pas répondre – autrement l’expérience ne serait pas mystique mais religieuse ou philosophique. Dès que nous ressentons le besoin d’ajouter des mots, des discours, des théories, pire encore des dogmes, des doctrines, c’est que nous ne sommes plus dans l’expérience mystique mais dans autre chose : dans la religion ou la théologie, la philosophie ou bien même la métaphysique… Se trouver plongé dans la beauté de la nature et sentir, comme l’écrit le philosophe américain Ralph Waldo Emerson dans La Confiance en soi, qu’une force est là qui nous veut du bien, mais ne pas savoir ni vouloir la nommer, voici une expérience mystique. Il en va de même avec ce que chante Alain Bashung dans sa chanson Immortels, dont les paroles ont été écrites par Dominique A : « As-tu senti parfois que rien ne finissait ? / Et qu’on soit là ou pas, quand même, on y serait / Et toi qui n’es plus là, c’est comme si tu étais / Plus immortel que moi mais je te suis de près […] / Mortels, mortels, mais nous sommes immortels / Je ne t’ai jamais dit mais nous sommes immortels. » Ce n’est pas très clair, me direz-vous ? Telle est précisément l’expérience du mystère : celle d’une évidence, mais pas très claire.