Repérages 131 / Été 2019
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Cet article est issu du numéro 131 de Philosophie magazine « Quand est-on soi-même ? », en kiosque le 04 juillet 2019. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
L’image
Bouchons sur l’Everest
On en a le souffle coupé. Le sommet, tout là-haut, est celui de l’Everest. Mais la sidération suscitée par cette photographie naît également de cet embouteillage d’alpinistes sur l’étroite arête. L’ascension de l’Everest est si prisée que de telles files d’attente n’ont rien d’exceptionnel. D’où de graves problèmes de sécurité : depuis le début de l’année, l’effet de saturation a entraîné la mort de plusieurs grimpeurs. Néanmoins, ici, il en va aussi d’un vertige métaphysique. Quel sentiment nous inspire la contemplation des plus hauts sommets ? Pour Kant, contemporain de la première ascension du mont Blanc, réussie en 1786, il s’agit du sentiment du « sublime ». Celui-ci provient du spectacle de la nature. Le philosophe allemand évoque notamment « les masses montagneuses, sans forme, entassées les unes sur les autres en un sauvage désordre, avec leurs pyramides de glace » (Critique de la faculté de juger). Devant l’« absolument grand », notre imagination est dépassée, nous sommes comme écrasés. Cependant, le sublime a un versant positif, car nous ressentons une élévation de notre âme ; par-delà la frayeur initiale, nous découvrons en nous quelque chose qui outrepasse la nature physique elle-même – c’est notre « destination suprasensible » d’êtres libres et moraux. Kant, penseur de l’alpinisme donc (puisque, face à la nature, nous faisons l’ascension et la conquête… de notre nature) ! Mais devant cette photographie, un doute surgit : si, même au sommet de l’Everest, nous ne sommes plus seuls face à l’immensité du monde, si, au lieu de notre petitesse, nous ne faisons que l’épreuve de la promiscuité humaine, trop humaine, l’expérience du sublime est-elle encore possible ?