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Serge Gutwirth : « Selon lui, le crime n’est jamais une fatalité, toujours un choix. »
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Cet article est issu du numéro 23 de Philosophie magazine « 23 - octobre 2008 », en kiosque le 25 septembre 2008. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
À travers la danse, la théologie ou la criminologie, l’œuvre de Fedor Dostoïevski touche le corps et l’âme, revendique le christianisme et modernise le repentir.
« Dostoïevski peut être considéré comme un criminologue en avance sur son temps. À son époque, le crime est conçu comme le symptôme d’une pathologie sous-jacente qui a des origines biologiques ou sociales. D’un côté, la tendance dite anthropologique cherche les causes de la criminalité dans la configuration crânienne et la physionomie des criminels. Pour Lombroso, auteur de L’Homme délinquant (1876), il existe des criminels nés, destinés à violer les lois pénales en vertu d’un atavisme irréductible. De l’autre côté, le statisticien belge Quételet (1796-1874) et à sa suite les tenants de “l’école du milieu” s’efforcent de prouver que le crime est lié à l’influence des facteurs sociaux. Certains milieux sont identifiés comme étant propices à l’éclosion de criminels. Or Dostoïevski rejette le déterminisme sous toutes ses formes. Selon lui, le crime n’est jamais une fatalité, toujours un choix. Dans la conception volontariste de la fable du Grand Inquisiteur des Frères Karamazov, l’homme opte librement soit pour la foi, soit pour la transgression et le mal. En outre, l’écrivain soutient que la peine intérieure, qui émane du sentiment de culpabilité, est plus décisive que la sanction. C’est ce que Porphyre Petrovitch, le juge d’instruction dans Crime et châtiment, appelle le processus psychologique du crime : s’étant exclu de la vie sociale par son acte, le criminel éprouve le besoin de se réinsérer. Seul le repentir le lui permet, et c’est en l’assumant que Raskolnikov se sauve. La rédemption du criminel tient donc à sa propre démarche existentielle, et non à sa prise en charge par les institutions. Dostoïevski critique le système carcéral qui anesthésie les détenus, voire les encourage à récidiver. Mettant en exergue le libre arbitre et la responsabilité, et contestant l’efficacité des prisons, Dostoïevski apparaît résolument moderne. Il annonce les courants de pensée criminologiques influencés par l’existentialisme et les analyses pénologiques d’un Foucault. Dans un domaine comme la criminologie, il n’est pas rare que la littérature anticipe sur les sciences, car elle permet d’aller jusqu’au bout de ses intuitions. »