Hors-série "Philosophie du réchauffement climatique"
Slavoy Žižek / Catherine Larrère : la sacralisation de la nature
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Cet article est issu du Hors-série n°n°46 de Philosophie magazine « Philosophie du réchauffement climatique », en kiosque le 23 juillet 2020. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Slavoy Žižek s’insurge contre la nouvelle sacralisation de Mère Nature. La nature, dit-il, se moque éperdument de l’homme, c’est un chaos et un « pur non-sens contingent ». Catherine Larrère au contraire s’oppose au désenchantement du monde et revendique un « frisson sacré » devant la nature. Sanctuariser la nature,
plaide-t-elle, c’est aussi la défendre en la soustrayant à la prédation économique.
Slavoj Žižek : le culte des sociétés sécularisées
Avant toute chose, je tiens évidemment à dire que je suis pro-écologie. Cela étant, il y a bien des problèmes avec la manière dont on pense l’écologie aujourd’hui. La nature est notamment en train de devenir l’objet d’un nouveau culte, une nouvelle autorité suprême, absolue, indiscutable, dans nos sociétés sécularisées. Un nouvel opium pour les masses, une forme d’idéologie qui interdit la discussion. Certains écologistes sacralisent la Terre Mère et en font une nouvelle divinité. Chose étonnante, au passage : pendant le plus clair de l’histoire humaine, la finitude était du côté de la matière, et l’infini du côté du divin. Mais aujourd’hui, avec cette sacralisation de la Terre, ces deux dimensions – sacré et finitude – tendent à se confondre. La Terre Mère nous reconduit sans cesse à notre finitude, aux limites concrètes de notre existence, corporelles ou planétaires. Gaïa ne nous pousse pas à un dépassement des frontières de notre humanité, bien au contraire. Elle réquisitionne l’homme individuellement, et exige de lui qu’il confesse s’il a bien recyclé ses déchets, éteint toutes les lumières, fermé le robinet lorsqu’il se lavait les dents… La Terre Mère est au cœur d’un dogme qui martèle la responsabilité et la culpabilité individuelles de l’homme. Cette sacralisation de la nature repose, au fond, sur une idée qui devrait selon moi être totalement abandonnée : la représentation de la nature comme un ordre, un équilibre harmonieux, régulier, stable, homéostatique, se reproduisant en permanence à l’identique, et que seul l’homme viendrait perturber.
"Mère Nature se moque éperdument de l’homme. Elle est brutale, radicale, indifférente aux droits et aux devoirs, à nos idées de bien et de mal"