Dossier - Avoir 15 ans
Sujets sensibles
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Cet article est issu du numéro 148 de Philosophie magazine, en kiosque le 25 mars 2021. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Religion, laïcité, discrimination, tolérance, morale… Sur ces thèmes explosifs, les adolescents ont des points de vue radicalement différents de ceux de leurs aînés. Je suis allé les écouter dans un lycée du Val-du-Marne. Reportage sans fard.
Je n’avais pas remis les pieds dans cette salle de classe depuis quinze ans. En ce jeudi d’avant les vacances de février, elle est baignée de soleil, exactement comme dans mon souvenir, et semble même perdue dans la nature. Les bâtiments du lycée Adolphe-Chérioux de Vitry-sur-Seine, dans le Val-de-Marne, sont en effet disséminés au cœur d’un immense parc, au bord de l’ancienne « nationale 7 ». Ils ont été bâtis il y a une centaine d’années pour servir d’orphelinat et d’école professionnelle – un ensemble légèrement mélancolique. Dans les années 1930, les garçons y apprenaient la plomberie, la serrurerie ou l’électricité. Les filles la coiffure, la teinturerie ou le secrétariat. Aujourd’hui, c’est un grand lycée général et technologique. J’y ai enseigné la philosophie une année durant. « Chérioux » était considéré comme un lycée difficile. Des agressions d’enseignants et des bagarres entre élèves y avaient lieu de temps en temps. Mais des profs exceptionnels ne comptaient pas leur temps pour aider les jeunes à progresser. À l’époque, l’idole de certains ados était Dieudonné. Les questions qui hantaient les esprits étaient le racisme, le passé colonial, la domination blanche et ce qu’ils appelaient « le système ». Et aujourd’hui ?
« Pas Charlie »
Grâce à leur professeur d’histoire-géographie Christian Ollivier, je passe une heure et demie avec une demi-classe (Covid oblige) d’élèves de seconde : Sofia, Ikram, Karima, Rahma, Rachid, Mariam, Julie, Gwendoline, Mathis, Helya, Quentin (chacun a eu le choix de donner son vrai prénom ou un autre), plus deux élèves qui ne veulent pas donner leur nom. Certains interviennent souvent, d’autres sont plus timides. Je leur propose de parler sans fard de la liberté d’expression, de la religion et du racisme.
« Pour vous, la liberté d’expression a-t-elle des limites ?
— Ben, bien sûr…
— Oui !
— Lesquelles ?
— Se moquer d’une religion, commence Mariam.
— Et si c’est juste pour rigoler ?
— C’est pas marrant. »
Dont acte. « On peut rigoler sur plein d’autres trucs, s’insurge Rachid, assis tout à gauche. On n’est pas obligé de s’attaquer à une religion et de créer des conflits directement. Car le but de se moquer d’une religion est de créer du conflit. Ce n’est même pas un débat à avoir. » Quentin, lui, axe son argumentation sur un principe de tolérance absolue : « C’est leur vie s’ils sont religieux. Pourquoi est-ce que ça m’intéresserait ? Je ne veux pas les juger. »
Je leur demande alors : « Donc, vous n’êtes pas vraiment des lecteurs de Charlie Hebdo ? » Brouhaha dans la classe. Tout le monde connaît apparemment : « Noooon ! » Selon Karima, assise au premier rang, « à Charlie Hebdo, ils ne sont pas dans l’humour. Ils sont dans le jugement. Ils font croire qu’ils rigolent, mais, en réalité, ils veulent faire passer un message ». On voit que la question religieuse, centrée sur l’islam, apparaît immédiatement dès qu’on parle de liberté d’expression. L’affaire des caricatures de Mahomet, les attentats contre les membres de la rédaction de Charlie Hebdo et les suivants sont passés par là. L’atmosphère semble avoir changé sur cette question depuis mon année d’enseignement là-bas.