Ubérisation
TaskRabbit, WeCasa, Deliveroo : jusqu’où voulez-vous être libéré ?
© Carl Campbell/Unsplash
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Monter sa commode, faire le ménage de sa salle de bain ou aller chercher un plat de nouilles… À l’heure de l’ubérisation et des plateformes de « mise en relation », nous sommes invités à déléguer ces activités ingrates, à nous en « libérer » en les confiant à d’autres. Comment comprendre cette aspiration à être « délivré » ? Que dit-elle de notre idée de la liberté ? Réponse avec le philosophe-jardinier Aurélien Berlan.
« Libérez-vous des petites tâches de la vie quotidienne » : vous avez peut-être récemment lu ce slogan, qui fleurit sur les nouvelles campagnes publicitaires de l’entreprise TaskRabbit, un sous-traitant d’Ikea. À l’instar des livreurs Deliveroo venant vous porter vos plats chez vous, ou de WeCasa, vous mettant en relation avec des agents d’entretien pour nettoyer votre intérieur, le groupe TaskRabbit se propose de mettre leurs clients en relation avec des auto-entrepreneurs afin de les délester de certaines activités, comme le montage de meubles Ikea. La promesse est toujours la même : vous n’avez pas le temps, l’énergie ou la compétence pour faire ceci ? N’ayez crainte, nous pouvons vous mettre en relation avec un professionnel indépendant qui s’en chargera pour vous !
Libérés, délivrés ?
À l’heure de l’ubérisation, ces entreprises se posent donc en pourvoyeuses d’aide pour des individus déclarant manquer de temps et d’envie pour assurer les petites corvées de la vie matérielle. Aussi entrent-elles directement en résonance avec l’une des conceptions modernes de la liberté, comprise comme la possibilité de faire ce que l’on veut et de ne pas faire ce que l’on ne veut pas. Dans son essai Terre et Liberté (La Lenteur, 2021), le philosophe-jardinier Aurélien Berlan caractérise cette conception comme une liberté-délivrance, par opposition à une autre conception, celle d’une liberté-autonomie. À ses yeux, le « fantasme de la délivrance » qui caractérise la modernité, partagé aussi bien par les libéraux que par les socialistes, a tendu à rabattre la liberté du côté de l’affranchissement des « nécessités matérielles et sociopolitiques de la vie humaine ». Ce faisant, il l’a fait ressembler au statut qui était celui des hommes libres dans la Grèce antique, ces individus qui profitaient de l’économie de l’esclavage pour s’affranchir du fardeau matériel de la vie quotidienne et se consacrer à des activités jugées plus enrichissantes. Comme l’écrit Berlan, « l’avènement de la société de consommation peut être comprise comme une extension des formes de délivrance matérielle réservées jusque-là aux couches supérieures de la société ». La modernité capitaliste, avec l’extension de la marchandisation et l’accès étendu des populations à la consommation, a peu à peu rendu désirable au plus grand nombre la perspective de déléguer toute tâche jugée laborieuse et pénible à d’autres, dans un horizon de renoncement non seulement à un certain nombre de nos capacités et savoir-faire mais aussi à une libération totale et inconditionnelle de toute l’humanité.