Au carrefour des livres
Trois livres pour changer la justice
© OK Niu Niu/Unsplash
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Cet article est issu du numéro 186 de Philosophie magazine « Qu'est-ce qu’un rapport sain à l’argent ? », en kiosque le 16 janvier 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Le système pénal ne peut pas tout. Un magistrat, un sociologue et une féministe proposent de le repenser en explorant chacun sa voie : lui adjoindre des médiations, le remplacer par des dispositifs non pénaux ou affiner la notion de consentement dans le cas de violences sexuelles.
Notre système pénal produit un étrange malaise. Le procès, parfois tant attendu, se déroule. Et puis plus rien. La victime d’une agression reste avec ses maux, son incapacité à trouver le sommeil, à nouer une relation amoureuse, à travailler. La peine a été prononcée et les préjudices convertis en dommages et intérêts. L’audience est levée. Le magistrat Antoine Garapon reconnaît autant la nécessité du procès que son insuffisance pour honorer le programme annoncé de son dernier livre Pour une autre justice. Un auteur d’infraction ou une victime ne peuvent pas aisément retrouver une place dans la société si le « rituel judiciaire » ne fait que les réduire à une existence passive où tout leur échappe : leur histoire, leur peine et leur conflit absorbés par la scène du droit et ses plaidoiries, ses rapports d’enquête, ses expertises psychiatriques. Et que dire quand il n’y a même pas de procès parce que les accusés sont décédés, qu’il y a prescription ou insuffisance de preuves, comme c’est le cas dans les affaires d’abus sexuels dans l’Église ? Ou quand les auteurs sont trop nombreux comme dans le cas du « génocide de voisinage » rwandais ? D’où la nécessité de produire une théorie « élargie » dans laquelle la justice, ordinairement réduite aux règles et procédures, incorporerait ce que l’essayiste appelle la « voie restaurative ». On y retrouve des médiations entre des détenus et des victimes, ou des rencontres entre des représentants de congrégations dont dépendent des religieux auteurs d’abus sexuels et leurs victimes. Ces expériences diverses offrent, « à la place ou à côté du procès », un « forum » où chacun a la possibilité de dire sa souffrance, sa colère, son incompréhension, et d’être écouté sans rien avoir à gagner, à défendre, à pardonner. Pourquoi les victimes ont-elles ce besoin de rencontrer des agresseurs ? Les blessures perdurant au-delà du procès qui sépare et punit signent l’appel d’une autre justice, non « en surplomb » mais en acte, débarrassée de son ordre idéal, enfin « à hauteur d’homme », « plus proche de la chair et de la vie », une justice où chacun peut, par la rencontre et la parole, recréer du récit, du lien entre soi et le monde, rompre avec l’isolement, retrouver enfin une capacité d’agir et, peut-être, son « innocence ».